Il faut que nous restions amis…

Bonjour les gens,

Bonne journée. Il neige dehors. Il gèle dedans. Fumée sans odeur de cigarette qui sort de ma bouche en permanente conversation téléphonique. Devant et derrière moi, deux discussions, deux mondes, deux univers. A travers la vitre, ma fameuse vitre, mon privilège social principal, une voiture zèbre. Blanche. Noire. Moins prestigieuse que le cheval bicolore. Mine dépitée du conducteur conscient du ridicule de sa monture. Une Renault 5 collector. Pleine de rhumatisme. Toussant comme en fin de vie. Courageuse néanmoins et prête à subir toutes les humiliations pour ne pas finir sous vitre ou en miettes dans un terrain vague.

En face de moi, on prépare une soirée champagne et diamants Chopard.

« Ah non ! On ne peut pas faire la projection dans le 12ème ! Vous n’y pensez pas ! Personne ne se déplacera dans le 12ème ! Moi je veux du 6, du 4, du 17. So bourgeois le 12 » (suivi d’une grimace accentuée de frissons). Des stars appelées par leurs prénoms. Des gens qui « ne répondront jamais au téléphone » parce que cela montrerait qu’ils ont 2 minutes de leur journée à perdre et à ne pas poser. De l’importance. De la volonté de plaire encore et toujours. Pas au plus grand nombre. Haine de la majorité. Mépris de la popularité. Négociation de cadeaux pour des gens qui n’en ont absolument pas besoin et qui peuvent se les payer eux-mêmes. Un du. A force d’être immergée dans ce milieu, je ne parviens plus spécialement à m’en indigner. Notion de grotesque atmosphérique. Gaz hilarant. Me donne le sentiment que je vis dans une blague qui ne finirait jamais. Chutes après chutes. Rebondissements après rebondissements. Rires enregistrés. N’importe quoi dans tous les sens et à tous les étages.

Derrière moi. Une conversation étrange. Il est question de documentaires sur les Albinos. Description scientifique. Peaux diaphanes. Cheveux oxygénés. Yeux rouges. Pouffements embarrassés. Evocation de M le Maudit. Sourires de connivence. Incompréhension totale pour qui est de dos. Pour qui a le magazine Closer en chair en os devant soi. Le mélange donne un gâteau lourd et indigeste qui donne envie d’autre chose. De musique. Cela permet de respirer en plein air quand on est enfermé. Il me semble. Ecouteurs dans les mains. Enfoncés l’un après l’autre dans les oreilles. Et devant, derrière, il n’y a plus personne. Juste des poupées comiques faisant de grands gestes. Théâtre de marionnettes sur la place du village. Film expressionniste allemand. J’ai Loulou en face de moi. Je suis encore plus terrifiée. Car j’ai peur des films des années 20/30. Germaniques. Muets. Des yeux sur-maquillés et exorbités. Action dans la pénombre. Angoisse intersidérale.

Pensons à autre chose. Il faut que je ne regarde que mon écran. Uniquement mon écran. De quoi voulais-je parler en ce jour de gloire ? Oui le 6 janvier est un jour de gloire. De V de victoire. De Hola interminable. Mais surtout de billet du jour qui part d’une phrase entendue des dizaines de fois par certains d’entre nous. C’est le titre. Vous n’avez qu’à enrouler le texte à l’envers…

Pour les feignasses comme moi, je le note à nouveau : « Il faut que nous restions amis » ou plus couramment « On reste amis ? ».

Contexte. Vous sortez avec une fille. Ou un garçon. Peu importe. Tout se passe bien. Jusqu’au jour où la crème commence à flotter dans le verre de lait tant et si bien que vous ne voulez plus en boire. Du lait. Pas très sûre de la pertinence de cette métaphore. Pour résumer, c’est fini. Vous vous séparez. C’est à ce moment-là que vous avez « une discussion », généralement bien sonore et qui, dans le pire et le plus pathétique des cas, se finit en pleurs (sanglots pour les plus émotifs). L’autre (celui qui ne se répand pas) devant assumer son embarras avec tact. Situation que peu de gens apprécient vivre. Une fois que tous les reproches sont déballés, les explications détaillées et la fin sonnée comme lors de la fin d’un round de boxe, il y a la phrase inévitable. « Restons amis ». Agaçante à lever les yeux au ciel. On vient de vider une poubelle sur la tête de quelqu’un et on ose lui demander de nous prêter sa voiture pour le week-end. Ce n’est pas impossible. Tout est possible. A part recevoir sa commande Sushi Shop à l’heure convenue. Ou de ne pas attendre 4 heures 30 à la Poste même lorsqu’il n’y a personne. C’est le fait de conclure une conversation triste par cette phrase qui est à côté de la plaque. Est-ce le moment de nouer une amitié ? Sérieusement ?

… En même temps, je la critique (cette phrase) mais je l’utilise beaucoup. Sur le moment, on imagine (avec bêtise) qu’elle console. C’est un peu comme un « On se tient au courant » ou un « On s’appelle ». Mine de rien, l’utilisation d’un pronom impersonnel n’est jamais bon signe.

Pour revenir au « Restons amis »,  j’ai récemment été un peu troublée par son sens. Pour moi, cela signifiait :

« En dépit de l’indéniable qualité de votre parcours et de votre curriculum vitae, nous ne pouvons donner suite à votre candidature. Néanmoins, nous nous permettons de la garder dans notre base de données en cas de besoin de notre part (ON VOUS OUBLIERA SÛREMENT !!). Nous vous prions d’agréer, etc. »

… On n’est plus sensé ni se voir, ni se parler, ni se raconter nos vies, ni rien. C’est terminé. Game over. L’utilisation du « Restons amis » est une soupape de sécurité. Une manière de s’assurer que le partenaire devenu (en quelques secondes, minutes ou heures) adversaire ne va pas faire le mauvais barde contre vous sur toute la place de Paris (ou autre province). Une façon se le mettre une dernière fois dans la poche. Sauf que… Il y a toujours l’exception du garçon ou de la fille qui ne comprend pas. Et qui veut vraiment devenir votre ami. Veut vous voir, faire des fêtes, vous présenter à ses parents (!!). C’est comme si un gérant de société rejetait votre CV mais insistait pour que vous passiez toutes vos pauses-déjeuners avec lui. Il est sûrement très sympathique. Mais il ne vous intéresse pas au-delà de ce pour quoi vous vous êtes présenté à lui.  Il ne vous sert à rien. Il ne faut pas être innocent. Nous ne sommes amis ou proches que de gens qui nous servent à quelque chose. Le copain pour rire, celui pour se confier, celui pour manger des bonbons, celui pour manger bio, celui pour parler littérature, celui pour faire du sport, celui pour parler boulot, celui avec lequel il est bon de se souvenir du temps passé, celui dont vous ignorez la fonction mais dont vous ne pouvez pas vous passer. Des étagères entières de copains, de camarades, d’amis, de frères, de sœurs, de proches, de connaissances et de vus de loin. Vous les regardez, les admirez, leur souriez et les convoquez à votre guise. Pas d’interchangeabilité. Ce sont les pièces uniques de votre puzzle. Parfois, il y a des trous. Rarement rebouchés. C’est comme ça.

… comme d’habitude, je passe en revue ce que je viens d’écrire. On dirait que je viens de me faire jeter par un garnement il y a 48 heures. Ce n’est pas le cas. Je ne vous raconte rien de vrai sur ce blog. Enfin quelques évènements ici ou là. Mais rien que vous ne trouverez pas sur Google ou Facebook. Disons qu’au lieu de vous faire une liste de mes films préférés, ici, je vais vous décrire l’état de mon système digestif au moment du visionnage de l’un d’entre eux. J’ai un peu de mal à écrire des critiques de films. Non que je n’en pense rien. J’aime beaucoup parler de ce que je vois. Mais j’ai quelques complexes à vraiment les critiquer en profondeur. Peut-être parce qu’à force de travailler en production, on sait le travail que cela exige. Je me sentirai probablement un peu gênée de mettre un coup de pied dans un château de cartes.

Attention. Je ne suis pas contre ceux qui le font. Je les admire et les envie. D’avoir cette insouciance là. De ne voir que la magie. Ou le pétard mouillé. Quand on est un cheminot du cinéma et de l’audiovisuel, on met les mains dans la suie, on s’électrocute avec les fils électriques, on ramasse les vitres brisées pour les assembler de nouveau sans se couper, on vérifie que les rails soient bien droites et que le trafic soit régulé comme une horloge suisse. Les mécanismes. Les tic-tacs. La chronologie des actions à faire. La logique. Tout ça abîme le rêve. Ne le salit pas mais nous permet de le regarder de loin avec un sourire amusé et adulte. Comme les pères qui se déguisent en Père Noël. Comme mes parents qui m’écoutaient chanter à tue-tête « Au Suivant » de Jacques Brel quand j’avais 7 ans (et ne savait ni ce qu’était la vérole, ni ce qu’était un bordel ambulant…). Comme le stagiaire précaire qui te demande pourquoi on ne veut pas embaucher de vrais assistants de production. Je suis une adulte du cinéma. Je connais quelques secrets. Pas tous évidemment. Personne ne les connaît tous. Je sais que le Père Noël n’existe pas, qu’ « Au suivant » est une chanson qui parle de l’armée et du traumatisme de la roulotte à pute, et que le producteur préfère engager des stagiaires parce que ça n’engage aucune charge. Voilà.

Les spectateurs, vous êtes nos enfants chéris. Vous avez donc tous les droits. Même de nous faire des crises, de taper des pieds et de hurler à la mort quand on ne fait pas ce qu’il faut.

… Je m’arrête ici pour ce soir. Car le froid sclérose et mes doigts et ma tête. Poil à… comme vous voulez. Mais ne dîtes rien qui vous rendrait moins désirables.

A bientôt les gens.

C.P.A.

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