Une salle d’attente : une pièce à vivre

Bonjour les gens,

Je pense que je vais réduire le nombre de billets publiés par semaine. Non pas de hurlement de désespoir. Mesdames, ne vous arrachez ni les cheveux ni les soutiens-gorges. Messieurs, laissez vos caleçons à leurs places légitimes. Les enfants, lâchez vos cordes à sauter et dénouez vos écharpes.

Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, je ne parviens pas à trouver ce que je voudrais vous raconter. Cela fait trois fois que je recommence mon texte. Jamais de la même manière. Que je l’efface. Que je le reprends. Du départ. Bonjour les gens. Mettre une virgule ou un point d’exclamation aujourd’hui ? Plutôt « hello » ? « Hola » ? « Salut » conviendrait peut-être mieux. Car c’est « Friday Wear ». Friday Wear dans les vêtements, évidemment. Mais surtout dans les attitudes. C’est le pré-week end. Les collègues doivent nous voir détendus. Sympathiques. Souriants. Le pull en acrylique rose posé sur les épaules et le pantalon en toile beige. Reprenons donc : Salut les gens !

… Ouais. Ouais. Ouais. Rien ne vient. Je n’ai même pas vraiment de sujet. Enfin si. Une anecdote. Très urbaine. Très fraîche qui plus est. Datant de ce matin. Vous en avez donc la primeur sur ce blog. Exclusivité. Scoop. Angoissée de nature, je me demande si cela va vraiment vous intéresser suffisamment. Je précise « suffisamment » car j’ai bien conscience que ce que j’écris quotidiennement ne relève pas d’un intérêt particulier. Plutôt du tout petit ventilateur de poche que vous vous passez sur le visage en période de canicule. Peu importe. Je me lance. De toutes manières, je vous fais confiance, vous appuierez sur la petite croix en haut à droite (pour l’équipe PC) ou en haut à gauche (pour l’équipe Mac), si l’ennui avait l’idée folle de tenter une conquête.

Contexte. Intérieur. Jour. Salle d’attente de mon médecin « traitre et traitant » alias « L’espion Russe ». D’ailleurs appelons-le Vladimir. Ou Dimitri. Ou Vania. Un nom qui sonne russe. Qui sonne neige. Qui sonne grand-froid. Qui sonne Vodka. Armée Rouge et espionnage. Tiens. Idée ! Je vais l’appeler Astrov. Le médecin de campagne dans « Oncle Vania ». En relisant ce paragraphe, je prends la dramatique mesure de mon manque d’inspiration du jour. Tant pis. S’il faut se forcer, je me force. J’avance dans la tempête et la brume comme Charles Ingalls dans son champ lors d’une invasion de sauterelles. Ou d’un coup de Sirocco. Peut-être devrais-je jeter un œil à un livre de géographie. Pas sûre que le Sirocco souffle dans le Wisconsin. Je rigole toute seule en imaginant Charles Ingalls rentrant du moulin où il scie des planches toute la sainte journée et saluer son épouse bouillant le linge de la maisonnée avec un accent pied noir. Roger Hanin, Marthe Villalonga et Patrick Bruel en guise d’Albert Ingalls, vivant dans une maison en rondins dans une prairie. Marthe Villalonga qui vend des œufs à la mère Oleson. Roger Hanin qui envoie promener des entrepreneurs des chemins de fer voulant raser sa maison. Voilà une série qui aurait été plus riches en expressions fleuries, dialogues avec les mains et engueulades bien senties. Parce que la pire insulte exprimée par un membre de la famille Ingalls est… Je cite : « Pauvre Cloche ! »… No comment.

 Ne nous égarons pas. Je suis dans la salle d’attente d’Astrov. Seule. Une salle d’attente des plus classiques. Des chaises collées contre les parois rectangulaires de la pièce. Des chaises dépareillées. Une chaise de jardin en sapin. Une autre en plastique. Un banc deux places en osier. Une pliante noire avec dossier en mousse. Contre le mur du fond, prévision d’une plus petite attente. Trois toutes petites chaises. Les mêmes. Comme passées au sèche-linge. Rétrécies. 50 centimètres de hauteur. Tentation de s’asseoir dessus pour voir. Vérifier si on fait un poids supportable pour l’objet. Si on a une taille adulte. Regard vers la porte de la salle d’attente. Close. Appréhension. Honte. Si quelqu’un arrivait et nous surprenait en flagrant délit de bêtise. Concentration. Ecoute des sons environnant. Rien. Juste le souffle d’un radiateur épuisé. Se répandant sur le rideau en dentelles, datant d’une autre époque. Epoque où le choix n’était pas aussi étendu que maintenant en matière d’habillement intérieur. Néanmoins, le rideau en dentelle artisanale reste un élément de décoration standard pour une salle d’attente. Une fois n’est pas coutume, preuve par l’image :

Bref. J’essaie la chaise d’enfant. Un petit craquement douloureux. De l’objet. Ne lui manquerait que la parole pour exprimer sa souffrance. Aïe. Puis plus un bruit. J’ai le regard alerte. Les membres crispés, parés à l’éventualité d’une chute et d’un fracas énorme et ridicule. Toujours rien. La chaise est moelleuse. Confortable. Les genoux dans les bras. En boule dans une salle d’attente. Alors que ce voyage dans l’enfance de l’attente touchait à sa fin, je décidai de me lever, retourner à ma place désignée. D’un coup. Un son. Clair. Une voix. Deux voix. Une vive discussion. Celle d’Astrov et d’une vieille patiente. Sûrement une Mireille ou une Josiane. A hauteur de la petite chaise, une petite cage en fer forgé. Donnant sur le cabinet. Sur la cellule secrète de l’espion russe. Faisant l’effet d’un amplificateur de sons. Surprise d’abord. Puis décidée à écouter le flot. L’oreille presque collée à la cage devenue petit transistor. Une conversation relativement étrange. Une petite personne âgée. La voix hésitante comme un diamant posé sur un vinyle poussiéreux. Cherchant à traverser les sillons mais devant de temps en temps emprunter les trottoirs. Elle venait d’acheter sa boîte de Tamiflu. 15 minutes avant d’arriver au cabinet. Convaincue par ses amies du Club de gym. Toutes piquées. Toutes sauves. Aucune n’avait la moindre toux.

« En parfaite santé »… Répétait-elle régulièrement. Sauf que. Oui il y a toujours un « sauf que » dans mes histoires. C’est le tournent de l’histoire le « Sauf que ». L’accident. L’imprévu. Sauf que… elle ne comprenait pas pourquoi les « gens ne voulaient pas se faire vacciner ». Les « gens » ne sont pas fous. Ils ne se laisseraient pas mourir en masse. Il y a forcément des risques qu’elle ignore et que ses amies lui cachent pour qu’elle rejoigne leur groupe. En face (enfin je l’imagine en face), Astrov, les yeux effarés (il est toujours comme ça) ne sachant pas répondre. Gêné. Le rire angoissé. Timide. Paraissant un peu stupide. Il ne l’est pas. Il est tellement effrayé du contact avec autrui qu’il en devient maladroit. C’est le genre de médecin qui vous dit 3 fois bonjour à la suite. Ponctue toutes ses phrases de « Ben oui ». « Ben oui ». « Ben oui », le gens n’attrapent pas la grippe A s’ils se font vacciner. « Ben oui », les gens ont peur des effets secondaires. « Ben oui », il n’y a pas de risque zéro. Et la question terrible qui tombe : « Alors je fais quoi ? »…

Sûrement soumis à une circulaire (pas si) secrète (que ça) du Ministère de la Santé, il se lance dans un discours pro-vaccin. Menaçant avec le sourire. « Vous avez des petits-enfants ? »… Accentuation du doute de la Mamie Gâteau. Peur pour les petits. Peur pour elle-même. Pas prête à mourir tout de suite. La même conversation tournant en une boucle incessante. Mon rendez-vous est passé depuis une heure. Je ne regarde plus ma montre. Je veux savoir qui va gagner le combat. Un vrai cours de science sans schéma ni diapositive. Cas pratique. Cours de plaidoirie en même temps. Astrov a fort à faire. Son adversaire est coriace et bien renseignée.

« Vous devriez peut-être prendre un peu de temps pour y réfléchir »

« Je crois que c’est tout réfléchi en fin de compte »

… Puis plus un bruit, minute de silence complet. Je me colle encore plus à la petite cage. Pas un son. Pas un pas. Pas un papier déchiré. Que font-ils ? Est-il en train de la piquer ? A-t-elle les yeux clos espérant ne pas faire de bêtises ? Sont-ils en train de se fixer pour voir qui va baisser les yeux le premier ? Est-elle en train de lui faire un chèque avec dédain laissant la boîte de Tamiflu négligemment posée sur son bureau ? Finalement, les images manquent.

Dans mes pensées, cherchant à reconstituer les gestes de ce silence pesant, je ne vois pas la charmante dame qui rentre dans la salle d’attente. Me regarde avec assistance. Un sourire aux lèvres. Aimable.

Moi. Prise en faute. L’oreille collée à la cage et assise sur une chaise d’enfant. Me lève dans la précipitation. Comme pour tenter de faire oublier sa première vision. Je m’installe dans un siège adulte. Ne bouge plus. Regarde la table basse tellement commune. En pin. Pliant sous le poids d’une collection monumentale de GALA et de PARIS MATCH. Toujours les mêmes têtes. Vieux rockeur fatigué. Ayant brûlé la vie par les deux bouts. Des princesses rebelles. Qui font de la moto et du parachute. Des présidents qui font du jogging. Des reines sous vitre. Des stars aux dents blanches. Aux sourires par défaut. Monaco. Windsor. Elysées. Maison Blanche. Hollywood. Saint-Tropez. Paris. Partout. De la poudre sur les yeux, dans les yeux et dans nez. Impression de déjà-vu. Ecœurement. Trop plein d’images.

La dame m’observe pendant que je ne la regarde pas. Je lève les yeux vers elle. Elle m’offre un nouveau sourire timide et détourne son regard. Mal à l’aise. Soupir du radiateur. Seul témoin de notre gêne commune. De circonstance. Personne n’est à l’aise dans une salle d’attente. On ne sait pas si on peut y parler. Si oui, à quel volume. Tous nos mouvements sont comme les grognements d’un ours. Les pas d’un éléphant. La moindre toux attire l’attention. Et bizarrement, dans une salle d’attente, on ne veut être visible que de la personne qu’on attend. Sensibilité exacerbée. Temps comme en point de suspension et rythmé par des sons qu’on n’entend jamais ailleurs. Les respirations. Le frottement des pages fines et glacées d’un magazine sous les doigts. Le gracieux jet de ce dernier une fois effeuillé. Au suivant. Même rituel. Jusqu’à l’ouverture de la porte. Apparition d’Astrov. Souriant. Se tenant mal. Mal foutu. Foutu comme un arbuste mal taillé. Soulagement des deux attentistes en présence. Même pour celui qui reste encore un peu. Attendre seul n’est pas la même épreuve. N’est pas une épreuve. C’est se retrouver face à soi et à ses instincts primaires. Ecouter aux portes pour certains. Sucer leurs pouces. Se gratter le nez avec férocité. Nettoyer ses lunettes en crachant dessus. Retirer son dentier pour retirer un aliment prisonnier. Manger des bonbons et faire des boulettes avec les emballages. Voler les jouets à disposition des enfants. Rajouter des mots sur les affiches de prévention pour faire rire la galerie. Encore une fois, des milliards de possibilités.

… Voilà. C’est fini pour aujourd’hui. Je vous souhaite un excellent week-end de joie et de débauche. Car un peu de débauche de temps en temps ne fait de mal à personne. Et surtout, ne soldez pas votre désirabilité. Elle est votre amie face à l’adversité.

A lundi les gens.

C.P.A.

2 Réponses to “Une salle d’attente : une pièce à vivre”

  1. Question pour conclure cet article: Ne t’es tu pas demandé si la dame n’avait pas fait la meme chose que toi quand tu es entré a ton tour dans le cabinet ……?

  2. Plus rien ne m’étonne! Alors pourquoi pas en effet?🙂

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