La Gloire du Château de mes parents

Bonjour les gens,

Aujourd’hui, c’est lundi. Lundi. Le jour où tout le monde décide de commencer son régime. D’arrêter la cigarette. D’envoyer des CV pour trouver un boulot mieux payé. De prendre rendez-vous chez le dentiste. De ne plus déjeuner dehors avec ses collègues mais d’apporter des vivres de chez soi. De limiter  son utilisation de post-its (oui traumatisme récurent). De laisser les bouchons de ses stylos BIC reposer en paix. De profiter du week-end pour regarder des films plus « exigeants » (comprenez chiants, prétentieux et gonflés de l’orgueil de leurs auteurs). De lâcher ceux qu’on a vus 1000 fois. Dont on connait les dialogues par cœur. Dont on anticipe les séquences et les émotions. De découper « Shoah » de Claude Lanzmann en petits morceaux afin de pouvoir le finir (en vrai) et en parler (en vrai). Ce film est mon Everest. Jamais réussi à dépasser 1h43. Pourtant je suis sensible au sujet. C’est bien ce qui me fait honte. C’est bien ce qui me fait un peu culpabiliser. Je ne sais pas ce qui coince. Si c’est le sujet (justement). Ou le traitement. Ou l’image morne d’une Europe de l’Est reconstruite mais marchant sur des millions de cadavres. 1h43 et je mets sur pause. Et ne reprend jamais la lecture. Mauvaise conscience qui attaque régulièrement mes pensées légères. Film coincé sur la même image de lac entouré d’arbres et d’herbes vertes. Je me dis que je n’avance pas plus parce que j’ai peur de ce que je ne peux pas imaginer. Terreur des mots prononcés. Plus insupportables que des milliers d’images. Ou peut-être est-ce autre chose. Un sentiment moins romantique. Celui de beaucoup de jeunes. Un ras-le-bol de l’Histoire. Une volonté d’aller de l’avant. Je n’espère pas penser ça. Même inconsciemment. Je vais retenter ma chance ce soir. Repartir à 1h43. Me fixer un objectif.

3h28. 3h30 si je sens monter la motivation.

En attendant la résolution de cette nouvelle révolution du lundi et de la nouvelle année, parlons de deux films que j’aime beaucoup. Autant se faire plaisir. Il s’agit de « La Gloire de mon Père » et du « Château de ma mère » réalisés par Yves Robert dans les années 90 à partir des romans éponymes de Marcel Pagnol. Oui ce week-end, j’ai été prise en otage par les ligaments récalcitrants de mes chevilles de prétentieuse patentée et la nostalgie de l’enfance. Pendant des années, j’ai eu le sentiment que Marcel Pagnol et moi aurions été très amis si nous avions vécu à la même époque. Pourquoi ? Peut-être parce que moi aussi, je me suis posée beaucoup de questions sur la procréation et qu’il est possible que j’aie envisagé la théorie du « déboutonnage » (le bébé sortirait par déboutonnage du nombril). Peut-être parce que moi aussi, j’ai toujours beaucoup aimé lire. Tout le temps. Et comme j’étais déjà une petite orgueilleuse, je ne voulais pas de livres avec des images. Parce que cela faisait livres d’enfant. Je réclamais des livres de poche. Comme ceux de ma mère. Je me souviens avoir tenté de lire « L’Arrache-Cœur » de Boris Vian à 9 ans. Rien compris. Mais alors rien du tout. Frustration énorme. J’ai appris ce jour-là à prendre mon temps. Toute leçon est probablement bonne à prendre.

Ce sont les premiers films que j’ai vus au cinéma et dont je me souviens avec clarté. A l’époque, nous étions des Zerbib Sépharades des bois. Nous allions au grand cinéma de la ville. Parce que nous étions obligés d’aller « à la ville » pour nous divertir. Au « Majestic ». Plus banal que ce nom de cinéma, tu meurs. Le premier exploitant de salle qui a baptisé son cinéma ainsi devait être sûr d’avoir eu l’idée du siècle. « Majestic ». Magie du cinéma. Fantastique. Majestueux. Tapis bordeaux. Rideau se soulevant comme au théâtre. Sauf que… Notre « Majestic » était un peu… N’ayons pas peur des mots : moche. Heureusement qu’on y projetait des films. Pour faire rêver un peu. Le bâtiment avait l’aspect d’un immeuble corporate. Un néon clignotant dans la nuit. Des files d’attente incroyables constituées d’immenses personnes. Contexte : j’avais 6 ou 7 ans et tout me paraissait hors de toutes proportions normales. Des sièges mal fixés tanguant comme les gondoles à Venise sans le printemps sur la Tamise. L’origine de mon mal de mer indélogeable. Le sol inégal mi-moquette mi-pop corn. Presque comestible. A défaut de craquer sous la dent, craquant sous les baskets. Du vent soufflant dans la salle. Port de l’écharpe obligatoire. Risque d’otite en période d’hiver. Une salle sans fenêtre pourtant. En tout cas, on la cherche encore. Des films en version française. Jamais de VO. Sauf quelques fois. Quand c’était ciné-club. Tard le soir. Quand c’était John Wayne et James Dean qu’on ressuscitait. Quand Woody Allen passait par là avec ses grosses lunettes et son air perdu. Quand des samouraïs aux sabres acérés venaient déchirer la toile en poussant de grands cris aigus.

C’est là-bas que j’ai vu ces deux films. « La Gloire de mon Père » puis « Le Château de ma Mère ». Avec Mimiche et les autres louveteaux. Je ne me souviens pas si j’avais aimé. La seule chose que je sais est que j’avais été terrifiée par la fin du deuxième volet. Pour mémoire, à la fin du deuxième volet, le personnage de Marcel Pagnol adulte fait le bilan. Et pas un bilan très réjouissant puisqu’on apprend que tous les amours de sa vie sont morts. Sa mère Augustine. La mort de la mère étant une des premières images cinématographiques traumatisantes de ma vie (avec la décomposition du méchant dans « Indiana Jones et la Dernière Croisade »). Un plan sur les mains de deux petits garçons serrés. Plan en contre-plongée. Au dessus des mains d’enfants, une couronne mortuaire accrochée à une calèche. On comprend qu’ils enterrent leur maman. La mort vue à hauteur d’enfant. J’ai eu le cœur renversé. La mâchoire crispée. Les poings serrés. Insupportable douleur. Compréhension du mensonge de mon oncle. Les parents peuvent mourir quand on est petit. Ils n’attendent pas qu’on soit prêt. On peut se retrouver tout seul.

A présent, regard d’adulte. La perspective a changé évidemment. Croissance. Maturité. Etudes de cinéma. Envie de glisser vers l’objectivité. Le film est ce qu’on appelle « un film à papa ». Ecole à l’ancienne. Tableau noir. Instituteurs à moustaches et lunettes rondes à montures dorées. Les encriers. L’envie de mettre les doigts dedans. Le certificat d’études. Des sentiments familiaux. Des regards complices. Des pères qui se rasent et se moussent le visage au blaireau. Lumière de Provence. Tout est très joli. Mais les acteurs enfants jouent tellement mal. Le petit Lili (le best de Marcel… Celui qui fait du braconnage, fume des joints et utilise le mot « couillon » pour ponctuer chacune de ses phrases) est habité par le pire acteur du monde. Se sent obligé de dodeliner de la tête pour se donner une contenance. Pleure uniquement après (sûrement) s’être pris une grande claque du réalisateur. Et de toute l’équipe technique. La seule séquence dans laquelle on peut le supporter est celle où couché dans les glaïeuls on comprend qu’il est mort à la guerre 14/18. Il fait très bien le mort. Pour relever le niveau, vous avez Philippe Caubère qui joue Joseph Pagnol. Le père. Brillant. En deux séquences, le type nous prouve qu’il est l’un des meilleurs acteurs français (il a également prouvé le contraire dans « Truands » de Schœndœrffer. Ouais…): dans « Le Château de ma mère », il y a une première séquence dans laquelle il monte les escaliers avec son fils. Ils sont heureux. Ils savent qu’ils vont partir en vacances dans leur villa chérie près d’Aubagne. Séquence de fin : la mère vient de mourir. Joseph monte les mêmes escaliers. Sans un mot, le type arrive à nous faire comprendre le poids de sa souffrance. Il est brisé et cela se voit dans ses déplacements. Dans le traînement de ses pieds sur les marches de l’escalier qui semble devenir noir et interminable. Si ce n’est pas de la maîtrise de son art…

Reprenons. D’autres défauts… Reprises de plans d’un film sur l’autre. Des images de montagnes. Toujours les mêmes. Comme s’il n’y avait qu’une seule manière de filmer la beauté du lieu… Des séquences de jeux de Marcel et Lili. Sauf que dans le premier, l’action se passe l’été. Les enfants sont en short et t-shirt. Tout va bien. Dans le second, tout se passe à partir des vacances de Noël. Personne ne porte de short en plein hiver en montagne. Même dans le Sud de la France. Sérieusement.

Deux films. Deux ambiances. Le premier est l’histoire de l’ascension de l’image d’un père. Un fils parle de l’admiration qu’il a pour son père. Fascination pour son savoir et sa personnalité. Il est le seul papa qui rentre dans l’école. Il est spécial. Il est intelligent. Il apprend la vie à ses enfants. Leur donne des leçons et de l’amour. En l’absence d’une éducation religieuse, son père est une sorte de D-ieu. Il peut tout faire. Séquence géniale où le père se moque d’un de ses collègues fier de ses exploits de pêcheur et montrant une photo de lui posant avec une grosse rascasse. Explique à son fils que les hommes peuvent parfois perdre leur dignité par ego. Puis il est confronté à la vie à la campagne. Et il se révèle plutôt gauche. Ne sachant pas tenir un fusil, ignorant les noms des plus rares gibiers mais faisant des efforts pour se perfectionner. L’ignorance du père devient une honte pour le fils qui ne peut pas admettre sa défaite. Le fils prend conscience de la faillite du père qui n’est pas si parfait que ça hors de son contexte d’école. Hors des grilles de son savoir. Il est déçu. Puis d’un coup, réussite du père. Il tue deux « bartavelles » en un seul coup lors d’une partie de chasse. Presque un miracle. Le fils est rassuré. Son père est bien parfait. Ce dernier se promène dans tout le village avec son exploit sous le bras. Se fait prendre en photo. Se justifie en donnant de faux prétextes et niant sa fierté. Le fils dépasse l’image du héros et voit enfin l’homme ordinaire (certes) mais merveilleux qu’est son père. Il grandit et son regard tend vers celui de l’adulte qu’il va devenir. Film très positif. D’où on ressort avec un sourire ému. Une musique entraînante. Sautillante. Comme une promenade dans les collines. Sous le soleil. Merci Vladimir Cosma.

Le deuxième film est sur l’ascension du fils. Et surtout sur la mort de l’enfance. Et de tout ce qui s’y rattache. Les souvenirs et les gens qui sont dedans. La mère. Le frère. Le meilleur ami. Puis il y a l’art qui prend de la place. Le fils qui dépasse le père en instruction. Le fils qui s’envole vers le succès. Séquence très émouvante où le père exprime sa peur de voir son fils accepté au lycée le surpasser et dépasser sa science, limitée au B-A BA. Le château qui effrayait la mère qui devient sa propriété. Une phrase qui déclenche des pleurs. Toute simple. « Telle est la vie des hommes. Quelques joies très vite remplacées par d’inconsolables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants »… On sait dès les premières images que ce film n’aura pas la joie de vivre du précédent. La musique. Un thème au piano. Une valse je crois. Terriblement triste. Fragile. Encore merci Vladimir Cosma. Et dire qu’il a fait la musique des « Yeux d’Hélène ». Comme quoi…

19h48. Je lis mon texte. Comme d’habitude. Je suis déçue. Comme d’habitude. Je ne sais vraiment pas parler de films et de cinéma. Je ne sais parler que de moi. 5 ans de perdu. Je suis dégoûtée. Je ne sais pas comment vous donner envie de les voir. Ou de les lire. Je ne trouve pas les mots ce soir. Pas les bons en tout cas.

Se dire que ces deux films sont un moyen comme un autre de retrouver votre « Majestic » et de prendre la mesure de la justesse de vos peurs d’enfant. Ou peut-être courir dans les collines et crier votre prénom jusqu’à vous en briser la voix. Je ne sais pas.

… C’est tout pour aujourd’hui. Je vous laisse et vous souhaite une belle et grande soirée désirable.

A bientôt les gens.

C.P.A.

Une Réponse to “La Gloire du Château de mes parents”

  1. Jeremie LeBoss Says:

    Je ne suis pas d’accord avec toi. Mais alors pas du tout !!! Tu parles extrêmement bien de Cinema, du Cinema et des cinémas. Et j’ai envie de revoir ces films…

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