Draguer l’employeur

Bonjour les gens,

Avant de commencer ce billet qui par son titre peut sembler bien racoleur, je tenais à rendre hommage à une des sur-femmes de la zone bellevilloise. Ma kinésithérapeute. Déjà parce qu’elle a un métier dont le nom n’est pas évident à énoncer rapidement. Personnellement, je sens qu’une ou deux petites secondes d’élan sont nécessaires. Un peu comme si je devais faire un triple salto du haut d’un plongeoir de 6 mètres. Une ou deux petites secondes pour ramasser d’un côté ma concentration et ma honte (de ne pas avoir une élocution parfaite à 26 ans), et de l’autre côté, ma dignité en cas d’échec lamentable devant une assemblée prête à me faire remarquer mon inélégante hésitation (certes) ou dans le pire des cas, à exploser de rire sans retenue en me montrant du doigt. Ma kinésithérapeute est impressionnante car elle parvient à traiter 3 personnes en même temps. 3 personnes (dont moi) qui ne nous croisons jamais mais nous entendons très bien. 3 salles isolées par des murs en carton. Salle numéro 1 : la voix d’une dame de 65 ans environ. Douleurs aigues aux genoux suite à une chute dans une baignoire. Raconte l’accident de moto de son mari sans qu’on lui ait pourtant demandé quelque chose. Amputation des deux jambes. Mais des prothèses magnifiques. Adaptées à la couleur de la peau. Extraordinaire, dit-elle. S’indigne contre les jeunes fous avec ou sans casque. L’envie de vitesse et d’adrénaline. Annonce comme une sanction la phrase suivante : « Qui a une moto a un jour un accident ». Petite kinésithérapeute à cheveux blonds décolorés et regroupés par paquet gras, hochant sûrement la tête dans des « pis voilà » et des « ben voui » résonnant en un stupide écho. Exercice de flexion. Extension. Gémissement douloureux. Encouragements incessants de la blonde et grasse tête. Courage Madame. Courage. Allez. En attendant, en salle numéro 2, votre serviteur. Enlève mes chaussettes et marche sur le carrelage congelé par l’absence de chauffage. Pointe des pieds et petit saut sur la table d’auscultation. Balance les jambes au rythme de la laide horloge en bois exotique des années 70. Petite pédale pour faire monter et descendre la table. Appuie dessus du bout du pied. Petite descente. Encore. Petite montée. Ouverture de la porte. Sourire de circonstance. Aujourd’hui, on essaie l’électricité. Hier, les ultrasons. Peur pour demain. Me branche à une prise. Comme un portable en recharge. Attente de 30 minutes, les yeux plantés dans les carrés jaunes tièdes du plafond. Salle numéro 3 : un homme âgé. Une voix brisée par l’âge et la fatigue. Et un dos trop raide pour être porté. Des toux torturantes finissant dans des cris. Je suis terrifiée. Mon pied batterie semble se décomposer en petites particules fêtardes, éméchées et sautant dans tous les sens. Ambiance Nouvel An dans une partie de mon corps. Jette un œil dessus. Toujours entier. Normal. Bouge le gros pouce pour vérifier. Un nouveau cri. Un dégradé déchirant de quinte. Petite kinésithérapeute dans un bruit de semelle en plastique mou passe d’une salle à l’autre. Jamais directement. Toujours une pause robinet. Eau. Savon liquide. Bruit de la pression sur la bouteille. Eau de nouveau. Soufflement de papier sorti de force d’une boîte. Froissement de feuille. Chute dans une profonde poubelle. Et la course reprend. Salle numéro 1. Claquement de porte. Puis craquement sonore. Audible de ma salle. Je grimace pour elle. Reprise du récit de madame. Un jeune de 18 ans en fauteuil roulant. Pas une vie. Meilleure option : mourir. Des « pis voilà ». Des « ben voui ». Claquement de porte. Semelles plastiques. Robinet. Savon. Papier. Poubelle. Semelles. Porte. Salle numéro 3 : toux répétées. Cris à n’en plus pouvoir. Un poids sur mon cœur. Une fête dans mon pied à laquelle je ne suis pas invitée. Porte qui claque et rebondit. Salle numéro 2 : augmentation du volume de la fête. Pas du chauffage. Je claque des dents et tente de récupérer mon écharpe me narguant de loin. Porte. Semelles. Robinet. Savon. Papier. Poubelle. Porte de la salle numéro 1. Et le même manège incessant, sans pause, sans épuisement, sans arrêt réel. Pendant une heure. Pendant des heures. Toute la journée. Et par intervalle régulier, comme par surprise, sonnerie de téléphone. Semelles. Téléphone. Prise de rendez-vous. Au revoir madame et à demain. Semelles et lavabo. Robinet et savon. Papier et poubelle. Interminable. Vocation j’ose espérer. Ou bien elle aussi a un superpouvoir. Elle aussi. Car j’en ai un. Dont on ne parlera pas aujourd’hui. Parce que je n’ai pas envie.

En revenant de ma séance de kinésithérapie électrifiée, j’ai jeté un coup d’œil à ma boîte mail. Probablement le geste le plus anodin que puisse effectuer un jeune citadin de nos jours. Plus anodin que de se laver les mains en sortant des toilettes. Ou encore de regarder à gauche puis à droite avant de traverser une rue. Bref. Je « rafraîchis » ma page. Dans ma tête pleine de bandes dessinées, rafraîchir une page est une action amusante. Généralement effectuée à l’aide d’un grand verre d’eau glacée plein de condensation. Mais cela n’a absolument aucun rapport donc je m’arrêterai là. Bien que l’image me fasse rigoler devant mon écran et derrière mes grosses lunettes de myope.

… Page rafraîchie donc. Et là, la surprise. Vraiment. Une réponse à une de mes milliards de candidatures d’ancienne chômeuse professionnelle. Réponse au goût singulier dont j’étais impatiente de découvrir la teneur, dans la mesure où je m’étais donnée du mal pour me faire remarquer. D’aucuns diront que c’est ce que je fais tous les jours (me donner du mal pour me faire remarquer). Mais je n’en ai cure. Il s’agissait du « Re : » de ma désormais célèbre (en tout cas sur ce blog) « candidature de folle » publiée le 3 décembre 2009. Cliquage intempestif sur le mail. Le curseur qui fait des ronrons pour me faire rager. Ronron. Ronron. Ronron. Page blanche. Ronron. Et apparition du mail. Fade. Aucune recherche. La preuve. Je retire le nom de la société histoire de ne pas griller mes chances sur 8 générations… Je cite :

Bonjour,

Avec beaucoup de retard, j’en conviens et vous prie d’en excuser le Directeur de Création qui a eu plusieurs « charrettes » à gérer ces derniers jours…, je vous informe que votre candidature n’a pas été retenue par lui et ses équipes.

En vous souhaitant de trouver un poste correspondant à vos aptitudes,

Cordialement,

M. le directeur général associé

… J’avais oublié de noter que le monsieur en question ne savait pas qu’il existait des points, des points-virgules, qu’on ne mettait pas des points de suspension suivis d’une virgule. Qu’on mettait les virgules pour respirer certes, mais que lorsqu’on écrivait, on ne respirait pas n’importe où comme dans la vraie vie. Voyant cette réponse digne d’un adolescent de 13 ans qui signerait une de ses heures de colle à la place de sa mère qui le priverait de sortie pendant des mois, je me suis légèrement offusquée. Légèrement. Je ne suis pas une hystérique. Je le serai devenue si nous nous étions rencontrés. Dans le monde réel. En entretien. Vous avez vu cette superbe transition pour arriver au sujet ? Vous avez vu ? Hein ?

… Car c’est de ça dont il est question aujourd’hui. D’entretiens d’embauche. Et du grand jeu de la séduction (de base) qui en découle. Comment se programme un rendez-vous ? Par téléphone dans 90% des cas. Numéro inconnu. Vous froncez les sourcils et répondez de votre voix la plus claire. Vous souriez et la personne au bout du fil l’entend. Vous fixez une date, une heure, un lieu. Vous ne respirez plus depuis 3 minutes et 47 secondes. Vous ne parvenez pas à conclure l’appel. Vous vous dîtes que ce n’est pas à vous de le faire. Ou peut-être que si. Au revoir. Vous raccrochez. Vous avez mal à la tête puis comprenez que vous vous asphyxiez. Aspirez l’air comme une pompe. Souriez de satisfaction. Rendez vous demain matin à 10h30. Site de l’entreprise. Notes sur un carnet. Vous mettez toutes les chances de votre côté. Vous ne voulez pas passer pour une idiote. Il faut qu’il vous voie sous votre meilleur jour. Parfaite Cécile. Meilleure Cécile possible. Au bout de deux heures, vous êtes hyper documentée. Peut-être plus que certains des employés. A deux doigts de réciter l’organigramme, les adresses mails, le nom de tous les projets et même le numéro de SIRET. Vous êtes remontée comme un jouet à ressort. Prêt à vous expulser de la boîte. La question suivante à régler. Pas des moindres. Comment s’habiller. Peur de ne pas être assez classe. D’être trop coincée. De porter une jupe qui serait trop courte. Ou un pantalon qui serait trop large. Ou un jean qui serait trop foncé. Les vêtements qu’on adore deviennent soudainement affreux et hors de propos. Mettre du noir qui selon l’adage irait avec tout. Amincirait qui plus est. Pull noir. Pantalon noir. Ou jupe noir. Jupe ou pantalon. Essayage des deux. Une tâche oubliée sur le pantalon que vous jetez au panier. Ça sera la jupe. Qui dit jupe dit collants. Vous n’en avez plus. Aller-retour Maison/Monop’. Tout est prêt. Vous avez tout. Vous allez être jolie. Vous allez faire une bonne première impression. A peu près. Car tout ce stress accumulé se tasse généralement en un endroit stratégique. Dans un bouton. Décidé à vous donner des cheveux blancs en s’installant au milieu de votre front. La question de l’habillement réglé c’est celui de l’éradication de l’intrus qui se pose. Vous le couvrez de maquillage. Vous faites un masque qui, joueur, convoque des amis. Les boutons sont plusieurs et jouent au base-ball sur votre visage. Vous êtes à deux doigts de pleurer mais vous luttez. Vous brillerez par votre intelligence, votre vivacité et votre culture de l’entreprise. Oui. Vous répondrez volontiers aux questions pièges avec le sourire. Avec un panache d’homme politique. En regardant bien votre interlocuteur dans les yeux. Mais pas trop. Vous tenterez de le faire rire un peu. Mais pas trop non plus. Ce n’est pas un festival de l’humour, c’est un entretien. Comme dans les rendez-vous sentimentaux, on doit faire rire l’autre mais ne pas se transformer en clown. Car un clown est votre ami. Et vous ne ferez jamais rien de salace avec (à moins que vous ayez des goûts spéciaux et que vous aimiez le bariolage). Pareil pour l’entretien : l’employeur doit être charmé par votre bonne humeur mais ne doit pas craindre que son open-space se tranforme en piste aux étoiles.

Personnellement, je n’ai généralement (disons, 75% des cas) pas trop de mal à bien me présenter lors d’un entretien. Je sors le grand numéro. Je prends un air totalement détaché en expliquant les tâches les plus difficiles que j’ai du faire. Reconnais avec magnanimité les qualités de mes ex-employeurs. Souris aux plaisanteries. Accepte le café. Le bois sur le mode badin. Serre les mains avec fermeté. Vouvoie par politesse et en toute décontraction. Prends ma plus jolie voix de jeune femme libérée. Croise et décroise les jambes avec étude. Je suis une très bonne cliente.

Sauf qu’un jour… je suis partie en conquérante. Tout était parfait. Pas de bouton. Vêtements impeccables. J’avais du style. Je connaissais tout sur tout. Je pouvais citer mes qualités et mes défauts sans en avoir honte. J’allais envahir l’entreprise comme Alexandre le Grand le monde. Entre dans les locaux. L’assistante me fait asseoir, me fait patienter. J’attends 3, 4, 8, 15, 29, 32 minutes. Et arrive soudainement mon peut-être futur patron. Et mon visage flambe en un seul tenant. Le type est une bombe nucléaire à retardement. Simple. Parfaitement comme j’aime bien. Une option que je n’avais pas prévue. Pour moi, un patron était une personne cinquantenaire autour de laquelle rôderait une odeur permanente de naphtaline. Pas lui. Il me tend la main. J’hésite moins d’une seconde puis lui donne. Dans mon visage, un torrent de lave. Une voix d’enfant de 8 ans passant une audition de chant devant toute la famille. Les jambes qui tremblent. On s’assoit. Il me demande de parler de moi. Euh moi… Euh… Rire gênée. Dans ma tête, je n’arrive même pas à me traiter d’imbécile. Je suis paralysée d’émotion. Bizarre mais je ne sais plus ce que j’ai dit. La seule chose dont je me souvienne c’est du moment de la « douloureuse ». La « douloureuse » en entretien est lorsqu’il est question d’argent. De l’estimation que vous vous donnez en tant que travailleur. C’était un de mes premiers entretiens, j’étais une petite oie blanche et la question me faisait plus rougir que si on me demandait la couleur de mon slip. Le peut-être futur patron me pose donc la question. Encore une fois un « Euuuuh… Oui… Enfin ça serait négociable… ». Et là, il m’a dit une phrase que je n’oublierais jamais (et dont j’ai fait une maxime pour tous les entretiens suivants) :

« Dites moi ce que vous voulez. Si je vous veux, je vous prends à ce prix-là »


Je me demande s’il ne s’est pas rendu compte de mon état de délabrement et n’a pas lancé cela pour pimenter le jeu. Séduction. Domination de l’un sur l’autre. Ici, il était plus qu’évident que j’avais la tête sous l’eau. Et qu’il la maintenait. D’ailleurs, je pense avoir répondu absolument n’importe quoi pour tenter de récupérer une contenance. Puis j’ai du dégainer ma dernière arme : la plus chouette inclinaison de tête que j’avais en magasin. Réaction positive. Il a souri. Et j’ai gagné. Il m’a pris à « ce prix-là ».

… Voilà. C’était la petite histoire du jour. Je vous souhaite une délicieuse soirée et de bons entretiens de toutes sortes. Et faites attention à l’appel des patrons désirables.

A bientôt les gens,

C.P.A.

P.S. : la RATP fait un « Grand Chelem »! Preuve par l’image :

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :