Je m’amuse à m’ennuyer

Bonjour les gens !

Lundi matin. Les mêmes voisins de RER. Si j’en avais la volonté, ils deviendraient mes amis. La même pimpante et bien tassée cinquantenaire. Le même livre dans ses mains de cuir marron depuis des semaines. A croire qu’elle ne lit qu’une page par jour pour faire durer le plaisir. Ou l’inverse.

Le même homme sans âge. La rage et la soif d’apprendre l’anglais. Anglais de Wall Street Institute. Cahier de travaux pratiques vert clair. Des illustrations partout. Château de Windsor. Chapeau orange de la Reine. Gardes royaux à moumoute. Taxis noirs olive. L’homme sans âge et son critérium à gomme blanche. Gomme arrondie par la dureté des erreurs.

Juste à côté, comme tous les matins, la même jeune fille blonde aux yeux verts d’eau. Pâle. Plutôt jolie. Jolie étrange. Transparente et inconsistante. Comme une plume. Semble pouvoir s’envoler au moindre soupir. Toujours le même rituel. Banal pour certains. Ahurissant pour moi. Spectaculaire même. Elle se maquille. Ici. Devant tout le monde. J’ai tendance à penser (peut-être à tort… Mais c’est mon point de vue après tout !) que la séance de maquillage du matin est assez personnelle. Intime. Comme lorsque vous prenez votre douche. Vous explosez des points noirs. Vous faîtes un masque à l’argile verte. Vous promenez tout nu pour aller chercher des chaussettes dans la buanderie. Ou vous épilez les jambes. Elle me met mal à l’aise. J’ai toujours l’impression qu’elle va me demander de participer. Devant moi, l’agilité d’une jongleuse, l’adresse d’une équilibriste. Coups de frein, bousculades, entrées et sorties. Elle ne craint aucune perturbation. Un miroir dans une main. Un crayon dans l’autre. Yeux ouverts comme pour exprimer la peur et la surprise. Un film expressionniste allemand. Un théâtre de mime. Des coups de brosse sur les cils. Pas une bavure. Pas une erreur. Battements de cils appuyés pour valider le travail effectué. Regard de profil. Le droit puis le gauche. Sourire de connivence avec son reflet satisfait. Tout l’outillage de maquillage dans une trousse grande comme la main d’une enfant de 10 ans. Jeune fille blonde transparente fouille dedans avec énergie, dispensant ainsi des petits bruits de bakélite. Trousse de Mary Poppins au contenu interminable. Le miroir change de main. De la poudre et des paillettes sur les joues et sur les yeux. Des fantômes de produit volètent dans l’air avec grâce et font briller un monde terne aux sièges violets et à la carcasse jaune effrontée. Trousse trifouillée de l’intérieur. Comme des bruits de gouttes de pluie frappant à la vitre. C’est la touche finale. La pose du pétale de rose sur les lèvres. Signature. Terminée. Trousse jetée dans un sac sans fond. Jeune fille clôt ses paupières et s’enfuit dans un sommeil trop léger pour être rêvé.

Le même chanteur guitariste chante « Wonderwall » d’Oasis avec le nez. Eternel jeune homme à presque 40 ans. Probablement. Résultat malheureux d’un mixage entre Brad Pitt et Stéphane Rousseau. Plein de manières. Combattant la puissance sonore du train avec sa seule voix brisée de petit rockeur. En vain. Des dizaines de personnes en présence. Tous l’entendent mais personne ne l’écoutent. Ils lui donneront une pièce ou deux pour le faire taire et l’envoyer dans le wagon d’à côté. Lundi matin sur la ligne A du RER. Premier wagon en tête. 9h19. Attention à la marche en descendant du train.

… Mais avant lundi, il y a le week-end. Les deux jours providentiels attendus par les salariés comme les Juifs attendent le Messie. Ou pas loin. Jours bénis où il n’est question de rien. Rien d’obligatoire. Rien que vous ne vous soyez imposé à vous-même. Exemple : moi dimanche c’est cinéma. Gavage total. Comme une oie. Après deux ou trois séances, j’en sors ivre. Et soyons honnête, c’est rarement de l’ivresse agréable. Rarement une tête qui tourne au Sauternes millésimé. Plutôt une cuite bien sale au vin de ménage. Vin tellement honteux qu’on préfère le servir dans une carafe plutôt que dans sa bouteille d’origine, en règle générale en plastique et moins attirante qu’une bouteille d’eau Cristalline. Je vais d’ailleurs vous parler de ce que j’ai vu hier. Pas très ragoûtant. Deux séances d’ennui où j’ai pu angoisser d’avance sur la semaine à venir. Et même penser à une liste de films que j’aimerais acheter à moindre coût pendant les soldes. Disons que je me suis perdue dans mes pensées et que j’ai laissé tout le beau monde projeté en Kodak Technicolor s’exalter sans moi. J’y reviens dans quelques minutes.

Le week-end peut également être le temps de la politique et de l’engagement. Je ne parle pas de moi. La seule cause qui m’implique est la mienne. Parce que, comme vous le savez, je suis une connasse. Egoïste et égocentrique selon la vile voyante de bordel ambulant de Télé7Jours. Mais je fraie avec des gens de bonne famille. Qui font des bonnes choses constructives pour le monde. Genre aider les afghans à l’abandon sur les berges de notre belle capitale. C’est ce que fait une de mes collègues de bureau. La fille y passe des journées, des soirées entières. Pour Noël, elle a quitté le bureau plus tôt pour préparer un festin pour 40 personnes qu’elle ne connaissait pas. Je le note sur ce blog car c’est le genre d’action que je trouve formidable… mais que je ne ferai jamais. Parce que je n’y pense pas. Je n’ai pas la démarche naturelle d’aller vers les autres. Trop occupée à gérer mes problèmes de petite-bourgeoise. Ma vie. Mes problèmes de peau. Mes engueulades au bureau. Mon blog. Mes rêves irréalisables. Mes cheveux secs. Mon portable qui plante. Mes pannes de réveil. Mes nuits sans sommeil. Mes cours de danse. Mes cours de langues. Mes cours de savoir-vivre. Mon rendez-vous qui s’annule. Mes séances ratées. Mes bus en retard. Mes découverts de fin de mois. Mes envies de voyages. Mes projets d’avenir. Mon scénario qui n’avance plus. Mes achats compulsifs et inutiles. Une corde à sauter. Une marionnette de doigt. Un diadème serti de diamants roses de plastique. Un porte-mine. Un briquet alors que je ne fume pas. Du vernis rouge que je n’oserai jamais porter. N’importe quoi. Un trop plein de détails encombrants et polluants. Sans importance. Comme tout le monde. Et pourtant, j’aurais adoré pouvoir dire que le monde me préoccupe et rentrer dans la bagarre des causes perdues (ou non). Tant pis. D’autres le font bien mieux que moi. Les citoyens du monde. Concernés par tout. Touchés par tout. Au milieu des évènements mais aussi incapables que moi de les anticiper ou de les résoudre. Lucidité et impuissance.

… Moi, je préfère me trouver un coin chaud pour oublier la vraie vie pendant quelques heures. Cinéma. Deux ou trois films à l’affilée. Deux cette semaine comme je vous le disais.

Le premier. Suspense. Un film d’une grande dame du cinéma. Néo-zélandaise. Une dame qui a grandi dans le décor du « Seigneur des Anneaux ». Jane Campion.

Le titre du film « Bright Star ». Etoile étincelante. Joli. Reprise du titre d’un poème de John Keats dont il est question. Le film raconte son histoire d’amour avec une styliste à la mode Fanny Brawne. Je ne l’ai pas aimé. Pas du tout. Je me suis énormément ennuyée. Ce qui m’a le plus dérangée, c’est l’absence de mise en valeur des textes de Keats. Cités en voix-off et décorant des images bucoliques d’herbes hautes, de belles forêts anglaises et de papillons multicolores tournoyant autour de jeunes têtes romantiques. Ou pire : intervenants au beau milieu des conversations. Fanny a aimé des vers… Qu’à cela ne tienne, elle nous les sort comme ça, sans préambule. Le film m’a fait l’effet d’une pièce de Molière qu’on fait lire en classe à des élèves de 5ème. Les intentions de l’auteur et de son texte s’en trouvent dénaturées. Molière écrivait des comédies. Le but étant de faire rire le public. Keats écrivait des poèmes. Le but étant de créer de la beauté. Dans les deux cas, la lecture à haute voix dans une classe et ce film ne provoquent qu’un oubli du génie et la création d’un embarras profond. Ennuyeux. Long. Laborieux. Les textes de Keats sont stylisés, il est difficile de les recevoir d’un seul bloc dans les dents. Pourtant, les acteurs sont bons, la campagne est belle, le poète référence est un vrai héros romantique (mort à 25 ans de tuberculose et publié majoritairement à titre posthume). Probablement pas d’humeur fleurette, muguet et 1er mai.

Au suivant ! J’appelle « Esther ».

Un sentiment de déjà-vu au moins 10 fois. L’enfant qui fait peur. L’enfant psychopathe. La Malédiction et tous les autres. La petite fille impeccable et polie. Séduisante. Trop gentille et sociable pour être honnête. Commence à menacer les enfants de la famille d’adoption. Fait peser le doute sur la mère qui a failli par le passé : alcoolisme, fausse couche, tromperie ou accident de voiture ayant provoqué la mort de quelqu’un. Le père étant toujours le dernier à découvrir le pot aux roses (souvent à ses dépens d’ailleurs !). Les effets de suspense datant des dents de lait de ma grand-mère sont répétés avec une telle application qu’on ne réussit même pas à rire de sa propre peur et de ses sursauts. La mère ouvre le frigo et le referme. Musique de la chair de poule. Rien. Et cela 4 ou 5 fois dans le film. Le miroir de la salle de bain ouvert. Musique de la chair de poule et de la frayeur intense. Fermeture. Toujours rien. Séquence répétée 5 ou 6 fois. Au secours. Le réalisateur nous prend pour des spectateurs de 1932. On ne découvre pas le passé de la fillette au fur et à mesure. C’est bien dommage. J’aurai préféré me poser quelques questions et surtout imaginer le pire. Me faire peur toute seule. Car c’est bien le but de ce genre de ce film. C’est jouer à se faire peur. Jouer à faire « Bouh » en se plaquant dans les placards. Là, j’ai le sentiment que le réalisateur nous a prévenu où était sa cachette et quand il allait en sortir pour nous effrayer. Aucune surprise. Donc aucun charme. Aucun intérêt.

… Voilà. Je vous quitte sur ce mot que je trouve exquis et dont j’use (et abuse) quotidiennement. Vous souhaite une soirée formidable. Et de rester désirables évidemment. Pour ceux qui ne le sont pas naturellement.

Bien cordialement les gens,

C.P.A.

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