Frustrations et superpouvoirs

Bonjour les gens,

Je suis dégoûtée. Je suis très énervée. Je suis prête à taper des pieds. Voire à me rouler par terre de contrariété. Je pourrais le faire en plus. Déjà, parce que je suis seule avec l’écho de ma voix massacrant sans aucun sens moral « L’Eau à la bouche » de Monsieur Serge, dans le grand open-space de béton froid. Mais surtout parce que Super Nanny nous a quittée hier soir et que, donc, je pourrais faire ce que je veux sans me faire pointer du doigt et d’un regard d’acier caché par des petites fenêtres à cadre noir charbon.

Je suis désappointée. Je vous explique. Comme vous avez du le comprendre, je me promène jour et nuit avec Barney. Barney mon appareil photo. Un machin de presque un kilo à gros nez. Couleur de la voiture de sport d’un vieux beau. Gris argenté. Sauf qu’aujourd’hui, en marchant dans la « joly » rue de mes périples professionnels, j’ai vu un « évènement » que j’aurais voulu photographier. Un ticket de métro… vert. Au moins 10 ans que je n’en avais pas vu. Nostalgie. Sur moi, le même effet que si j’avais croisé un jeune avec un t-shirt Waïkiki ou une petite fille collectionnant des Babies fluo à paillettes. Ce qui était vraiment chouette avec le dit ticket, c’était que sa couleur était rincée par la pluie et s’étalait telle une mare de sang sur le bitume. Petite poésie urbaine sans importance. Tout ce que j’aime. Les détails.

Je fais tourner mon sac avec énergie. Ouverture éclair de la fermeture. Plongée de ma main bredouille. Barney ? Barney !! En moins d’une seconde, le film de ma matinée diffusé dans ma tête. Douche. Choix et mise en place des vêtements. Maquillage. Changement de pull. Plusieurs tentatives. Pour finalement revenir à la tenue d’origine. Tas de matières retournées. Pas le temps de plier. Plus de temps de ranger. Prise du sac à main. Trop lourd. Rempli de manière plus qu’optimal. A deux doigts de vomir son contenu. Craquements des coutures. Détente anormale du tissu fatigué par la vie. Pleine de pitié pour ce malheureux, j’expulse mon ami argenté. Sur ma table de nuit. Sur ma pile de livres annotés, ridés par les plis, gondolés par les pluies. Appuyé sur son gros nez. Le regard éteint. Et dans ma tête, cette réflexion tout à fait imbécile : « Il pleut dehors, je ne vais pas m’attarder sur n’importe quoi ». Mais un ticket de métro vert ! Qui fuit ! Qui se répand ! C’est un évènement rare. Demain, il sera trop tard. Il sera balayé. Ou devenu totalement blanc. Comme ceux qu’on peut acheter actuellement. Je ne vais pas photographier un ticket blanc. Un ticket de borne. C’est comme rater l’acquisition d’une édition de « Don Quichotte » du 17ème siècle et se consoler avec une édition de poche Folio. Aucun intérêt. Je suis frustrée… Néanmoins, j’ai tendance à penser (en théorie) qu’une bonne frustration de temps en temps ne peut pas faire de mal. C’est d’ailleurs comme ça qu’on élève les enfants… Non ? Exemple pratique :

– « Tu veux des bonbons chéri ? (évidemment qu’il en veut! Il hoche de la tête laissant apparaître sur son petit visage un sourire gourmant)

– Tiens prends en un (Il en prend deux)…

– Non chéri, maman a dit un seul bonbon, repose-le ! (il tente un regard de défi)

– Maintenant… (Puis un regard de chien battu)

– Allez ! (Dernière tentative : le regard humide dont la marée de larmes est haute)

– Dépêche-toi (Bonbon remis à sa place dans un gros soupir capricieux)…

… C’est tout de même sadique de mettre un paquet de bonbons sous le nez de quelqu’un et de ne pas le laisser s’empiffrer avec. Jusqu’à la crise de foie. Parce qu’une bonne crise de foie à l’ancienne, au même titre qu’une frustration, vous permet de tirer des leçons sensées vous perfectionner. Dans mon cas, je sais à présent que, comme Bébé, on ne laisse pas Barney dans un coin. Il est préférable de faire des copeaux de ses sacs à main. D’un autre côté, un sac qui fait un attentat meurtrier en pleine rue peut être source d’un grand embarras. Ramasser ses papiers. Son portefeuille. Son agenda lui-même bouffi de données. Sa bouteille d’eau à moitié pleine, à moitié vide. Son matériel anti-fuite. Compliqué de ramasser et son matériel anti-fuite et sa dignité de concert. Nécessité de prendre de la distance et surtout de ne pas paniquer. Même si vos amis viennent de vous offrir (pour rire) le « Guide du Zizi Sexuel » comme cadeau d’anniversaire. Et qu’il est là, étalé, au vu et au su de tous les passants.

Alors que faire ? Renoncer à Barney ? Risquer un délabrement public ?… Peut-être tout simplement, se remettre au sac à dos. Eastpack bleu marine. Avec des mots d’amitié, avec des mots d’amour gravés au Tipex. Des cœurs et des « Je t’adore ». Laid certes. Mais fonctionnel. Peut-être que la leçon à tirer de la frustration Barney ou de l’explosion de mon sac serait de penser pratique. De raisonner Tupperware. D’imaginer économe et brosse à cuvette de WC. Je ne sais pas.

En tous cas, c’est dans ces moments-là, dans ces instants de doute, dans ces tentations de basculer vers le pratique et le fonctionnel que je me pose une question. Une question qui est devenue assez banale (bizarrement) depuis quelques années dans mon entourage. Et là, vous allez constater que je suis encerclée d’une bande de dégénérés et de grands perturbés. Une interrogation semblable à  l’installation d’une charmante paire d’ornières pour éviter le réel. Je me lance. Avec un sentiment de honte qui colore mes joues d’un rose vif. De rouge même. Pomme luisante de Blanche-Neige. C’est parti. Je me demande quel est le pouvoir que j’aimerais avoir. Oui vous avez bien lu. J’imagine la possibilité selon laquelle nous aurions à notre disposition une sorte de petite boutique dans laquelle se trouveraient des capacités extra-sensorielles. Des « capacités ». Des « aptitudes ». C’est ainsi qu’on appelle les « pouvoirs » dans les films et les séries télévisées. Capacités et aptitudes. Deux termes qui rendent l’extraordinaire accessible à la moindre personne qui sait allumer une télévision et/ou se déplacer jusqu’à un cinéma. Des super héros partout. De toutes les couleurs. Bariolés comme des sapins de Noël. Qui volent. Qui toussent et provoquent des tempêtes. Qui évidemment sauvent les médiocres que nous sommes. Avant, nous n’avions pas besoin d’eux. Nous avions John Rambo. Rambo qui était capable de combattre un bataillon de 1500 soldats seul avec un couteau à cran d’arrêt. Rambo et tous ses copains. Pas besoin de pouvoir. Le karaté suffisait. La mitraillette dans le pire des cas. Maintenant, pour devenir héroïque, il faut des pouvoirs. Des capacités. Des aptitudes. Et il y a beaucoup de choix. Si vous posez la question aux gens autour de vous, vous verrez se dessiner 5 catégories de personnes.

La première : les rêveurs et les adolescents attardés. Pouvoirs ou aptitudes ou capacités retenus par ce groupe : voler (voir comment c’est la vie d’en haut), devenir invisible à volonté (se promener dans les cabines d’essayage du sexe opposé, prendre une douche avec une personne du sexe opposé à son insu… Vous avez compris l’idée…) et provoquer des variations météorologiques (soleil et 25° toute l’année ! A nous deux le réchauffement de la planète !)

La seconde: les égocentriques. Ne sont retenus essentiellement que les pouvoirs ayant trait au bien-être personnel. Lire dans les pensées (tout savoir sur tout le monde sans que cela soit réciproque) et être indestructible (être sur de ne jamais mourir quoiqu’il arrive).

La troisième : les feignasses. Ici, il est question de limiter au maximum tous ses efforts. Les aptitudes citées favorisent la station assise. Téléportation (un classique). Déplacer les objets à distance (plus la peine d’aller chercher les yaourts pour tout le monde dans le réfrigérateur, les voilà !). Avoir une prise sur le temps (tout ralentir… Allonger la grasse matinée… Faire une sieste au milieu de la journée sans que personne ne vous le fasse remarquer ou vous dérange…)

La quatrième. La plus rare. Les altruistes. Ceux qui veulent utiliser leur « don du ciel » au service de l’autre. Du sans pouvoir. Généralement des aptitudes tournant autour de la santé. Guérir les maladies par le toucher. Personnellement, je ne connais qu’une seule personne qui m’ait donné cette réponse. C’est Mimiche. Je vous en prie, ne commencez pas à pencher la tête dans un « Ooooh trop mignonne ». Ne le faites pas. Pour une seule raison. Reconstitution de la situation :

Moi : « Mimiche, tu voudrais quoi comme superpouvoir ? »

Mimiche : « Arrête… »

Moi : « Non mais sérieux ? »

Mimiche : « Tu arrêtes avec tes bêtises de super héros ? Tu as quel âge déjà ? »

(Notez qu’une conversation avec Mimiche n’est jamais simple et que la négociation s’ouvre dès les premiers mots)

Moi : « Mais c’est juste pour savoir ! Si tu n’avais pas le choix et que tu devais absolument avoir un superpouvoir ? »

Mimiche (elle hésite pendant un long moment. Souffle. Lève les yeux au ciel) : Je ne sais pas.

Moi (je l’aide un peu) : Voler ?

Mimiche : Quel intérêt ?

Moi : Se téléporter ? Marcher sur l’eau ? Transformer des objets en d’autres objets ? Contrôler les métaux ?

(Je résume. Elle a dit non à toutes les propositions. Généralement avec des commentaires… Avec Mimiche, le commentaire est réglementaire)

Mimiche : Et pourquoi pas soigner les gens par le toucher ?

Moi : Oui c’est bien.

Mimiche : Comme ça, j’ouvre un cabinet et je fais fortune. Je peux quitter mon boulot et on pourra…

(J’arrête ici. Car Mimiche a réussi en quelques secondes à passer du groupe des altruistes à celui des  « rentabilisateurs », la dernière catégorie)

Dernière catégorie donc. Le rentabilisateur. Capitaliste plus par envie de confort que par conviction. Veut des pouvoirs qui pourront lui permettre d’obtenir une rente confortable. De s’acheter un chalet dans les Alpes ou un cabanon à Marseille. De partir en croisière toutes les 5 semaines. De faire ses courses chez Fauchon. De se faire une belle vie encombrée de choses chères. Sans que cela ne lui coûte beaucoup plus d’effort. C’est ce qui le rapproche d’ailleurs du clan des feignasses.

… Tout ça pour dire que j’aurais bien aimé pouvoir me téléporter pour récupérer Barney. Arrêter le temps pour limiter mon retard matinal. Faire lever le soleil pour faire briller la pluie sur le sol et obtenir la plus belle photographie possible. Voler et faire ma pause-déjeuner dans les nuages. Normal quoi. La vraie vie. La vraie vie de derrière l’écran.

Je vais vous laisser sur ce mot. Ecran. Car j’ai un dîner avec certains de mes amis fous. Et qu’ils ne plaisantent pas avec les retards. La dernière fois, j’ai fait le tour de la place de la Nation à cloche pieds en chantant du Joe Dassin. Dur.

Je vous souhaite une charmante soirée. Et n’oubliez pas de choisir une aptitude qui vous rende désirables.

A bientôt les gens,

C.P.A.

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