J’ai cassé mes yeux

Bonjour les gens,

Lundi. Plat du jour à la cantine.

Entrée : salade mixte carotte râpée et céleri. Résistance : plat indéterminé. Se voulant équilibré. Une masse verte. Des cylindres. Des boules et des tiges. Des points oranges ici et là. Des morceaux de peaux mortes transparentes et visqueuses. Méduses miniatures et rayées. La bouillie comme une ile au milieu d’une eau sale et ponctuée de mares d’huile. De bulles n’éclatant jamais. De bulles éternelles. A côté, un paquet marron. Ridé. Vieux. Très fatigué. Ou mort. Vraisemblablement un roc de viande. Jamais à la bonne cuisson. Bon à briser des fenêtres à double vitrage. Bon à poser sur une pile de papiers importants en cas de grands vents. Bon à caler sous les roues arrière d’une voiture en panne sur un sol neigeux. Fonctionnel. Mais pas bon à manger. Roc de viande prouvant que le feu est la fois la création humaine la plus inspirée mais aussi la plus difficilement maîtrisable. Un peu comme le post-it. Le clignotant. La passoire. La brosse à brushing. Le RER A. La lampe torche. Et la crème antirides. Conclusion du menu. Dessert (le moment du « miam miam » providentiel) : yaourt à la noix de coco à 6,3% de matières grasses. Sans crème ajoutée. Sans arôme ajouté. Sans épaississant. Yoplait. Feu Chambourcy. Oh oui. Des miettes spongieuses blanches. Collant entre et dans les dents. Déguisées en fruit exotique. Flottant à la surface comme les suicidés du lac de Créteil repêchés tous les premiers dimanches du mois. Cela me fait penser qu’il y a quelques années, mon père, qui voulait convaincre ma sœur de faire une école d’ingénieur, lui avait expliqué qu’il connaissait une fille dont c’était le métier. Pas de draguer les lacs. Non. De faire flotter les morceaux dans les yaourts. Le phénomène relevant (évidemment) d’une formule chimique très poussée. Et brevetée. Pour laquelle les autres producteurs de yaourts à fruits indomptables et voulant ardemment toucher le fond, auraient été prêts à tuer. Incroyable n’est ce pas ? Une personne qui se radine en école d’ingénieurs pendant 5 ans pour que des bouts de fraise ou de framboise soient visibles dès l’ouverture du pot. Des études sérieuses et fastidieuses au service d’une vision fugitive de moins de 5 secondes. Qui n’intéresse personne. Une personne sur deux triant les fameux morceaux. Parce que c’est écœurant. Parce que c’est dégueulasse. Parce que les gens, s’ils veulent manger des fruits, ils en mangent des vrais.  Et 5 fois par jour qui plus est. Bref. Comme vous pouvez vous en douter, mon père n’a pas réussi à persuader la petite de devenir la nouvelle Laitière des temps modernes. Non. Il a même réussi à la faire fuir. En courant. Peur de se faire prendre à parti par la pègre du produit laitier. De se faire couper les doigts par les yakuzas du Babybel. De se faire kidnapper par un ex-agent du KGB converti dans l’agro-alimentaire. A la place, elle a planté sa tente sur des chantiers de fouilles archéologiques. Pour apprendre à se servir d’une pelle, d’une truelle et d’un balai. A porter des seaux façon Cosette. A dormir sous la pluie dans sac de couchage Decathlon sentant les pieds de huguenot ayant pris son premier bain à l’âge de 9 ans. A chercher désespérément et surtout vainement des objets « remarquables ». Oui « remarquables ». Au sens le plus pur du terme. Sur un chantier de fouilles d’un ancien bourg moyenâgeux, un objet « remarquable » serait la clé d’une demeure. L’alliance de la maîtresse de maison. Une prothèse dentaire en or.  Une longue vue. Un livre. Une télévision. Une bouteille de Coca-Cola en pierre. Une blague Carambar. Comment appelle-t-on un chien sans patte ? On ne l’appelle pas, on vient le chercher. C’est l’histoire d’un mec qui rentre dans un café. Et plouf. C’est l’histoire d’un mec qui rentre dans un café. Qui dit « c’est moi ! ». Mais en fait, ce n’est pas lui. Qui est l’animal le plus heureux ? Le hibou parce que sa femme est chouette. Qui est l’animal le plus triste ? Le taureau parce que sa femme est vache. Un album Panini. Un portable Nokia 3310 avec le jeu du serpent sur fond vert. Une console Sega Megadrive II pour jouer à Street of Rage. Quelque chose qui sortirait de l’ordinaire. Pour résumer. Ma sœur n’a jamais rien trouvé de tout cela. Même pas un porte-clés. Même pas un demi-mouchoir. Rien. Que dalle. Je crois que c’est ce qui l’a dégoûtée. En plus de n’avoir aucun débouché professionnel sérieux. Evidemment. Depuis, elle travaille dans le web. Dans l’Internet. Elle génère de l’URL, en veux tu en voilà. Sait où trouver les sources des codes. Est devenue une tête d’écran. Lumière bleutée projetée sur son visage autrefois mat. Deux petits écrans imprimés sur ses verres de lunettes à grandes montures noires. Indiana Jones est devenu John Connor. La chercheuse de trésors s’est transformée en geek. Si Papa Zerbib avait précisé que les ingénieurs concevaient également les surprises des Kinders, la voiture de Barbie, les boules à neige ou des montres qui boivent de la bière brune, j’imagine que les choses auraient pu être très différentes.

… Tout ça pour dire… Je ne sais pas. Je suis pleine de confusions en tous genres. J’angoisse à mort. Car j’ai cassé ma paire de lunettes. Une journée qui commence en catastrophe naturelle. Explosions. Tsunamis. Tremblements de terre. Fonte de la calotte polaire. Une journée de merde qui s’annonce. Cassage de lunettes inhabituel néanmoins. D’habitude, je m’assois dessus. Je marche dessus. Je roule dessus. Je les fais tomber du haut de mon balcon. Je mâchouille les branches un peu trop fort. Cette fois-ci, rien de spécial. Je me suis réveillée. Je les ai prises en main. Comme tous les matins. J’ai attrapé une chiffonnette (le bébé d’un couple de chiffons). Je l’ai posée sur les verres. J’ai frotté délicatement. Et crac. Brisée en deux. Pile au milieu. Au centimètre près. Aucun choc. Aucune émotion. Bris aussi incompréhensible qu’inattendu. Je regarde ma paire de lunettes devenue deux lunettes bien distinctes.

Etape 1 : rire imbécile pendant une seconde. Rire inconscient et embrumé de la nuit.

Etape 2 : réveil brutal. Un « Merde mes lunettes !! » suivi de très près par un geste étrange. Automatisé pourtant. Je tente de les recoller en  approchant les deux parties l’une de l’autre. Le matin, je crois avoir des superpouvoirs réparateurs. Les mains qui feraient fer à souder. J’appuie les jumelles l’une contre l’autre. Je relâche. Elles se désolidarisent. Cassées. Je retente le coup. On ne sait jamais. Je recherche un emboîtement de pièces de puzzle. Puzzle qui n’existe pas.

Etape 3 : panique. Dans ma tête, le film de ma future journée. Tout va bien jusqu’à la fermeture de la porte d’entrée de mon appartement bourgeois. Et après ? Successions de pas peu sûrs. De peurs. De chutes. De trébuchements. De couleurs mélangées. De toiles impressionnistes. De manèges incessants. Tête qui tourne. Yeux qui pleurent et qui piquent. Fatigue d’un mois en deux heures. Une question qui fait la ronde avec elle-même : comment je vais faire ? Comment je vais faire ? Comment je vais faire ?

Etape 4 : pragmatisme. Raison. Réflexion. Je garde mes anciennes paires. Toujours. Ame nostalgique que je suis. Prévision permanente des obstacles. Déformation professionnelle probablement. Le problème est que d’une paire de lunettes à l’autre, on peut être amené à changer de vue. De style. De vision des choses. De formes. Rondes. Rectangulaires. Montures épaisses. Ou invisibles. En plastique. Ou en fer. Noires. Rouges. Bleues. Vertes. Violettes. Ou toutes les couleurs à la fois. Je suis forcée de remettre les lunettes de Clark Kent. Saut dans le temps. 6 ou 7 ans en arrière. Epoque de la vraie vingtaine. La vingtaine neuve. La vingtaine en 0. Période où je ne me portais pas dans mon propre cœur. Cheveux de garçon taillés à la tronçonneuse. Ebouriffés. Manteau et baskets de conducteurs de skateboard.  Peau sans fard. Peau neuve. Pulls à capuche. Vêtements trop grands pour se perdre dedans. Grandes lunettes noires barrant mon erreur de visage. Le cachant par honte. Me permettant d’avancer masquée. Lunettes rayées. Trop solides. Trop malmenées. Me donnant le sentiment de regarder à travers une vitre infiniment sale. Inconsolable de détritus. Je voyais bien mal dans ma vingtaine réfrigérée. Embrumée. Comme sur le léger fil séparant le rêve du cauchemar. Le nuage blanc et mousseux du nuage noir et tempête. Montures noires limitant mon champ de vision. Le bloquant sur les côtés. Ne me faisant voir que tout droit. Tout droit devant moi. Bulldozer. Tracteur. Voiture de course. Speedy Gonzales. Envie de gagner. Envie de réussir. Envie de grandir dans un monde qui ne m’attend pas et ne veut pas forcément d’un nouvel enfant. Se fixer un seul objectif. Comme le centre dans une cible de tir. Petite croix sur fond jaune.

Fermeture de ma pensée. Cinéma. Cinéma. Cinéma. La vie. La vraie vie n’existait pas. La crise du logement. La nourriture. Les vacances. Les réparations. Les assurances. Les mutuelles. Le stress. L’argent. Tout ça. Toutes ces choses étaient l’affaire de mes parents. Des autres. De ceux qui étaient de l’autre côté de mes lunettes. Puis un jour, une belle claque. Sonnante et trébuchante. Résonnant dans mes oreilles. Et une deuxième. Une troisième. Des dizaines. Je me rends alors compte que je dois les anticiper. Voir plus clair. Pour ce faire, je change de lunettes. Plus de montures. Juste des verres avec deux branches fines. Le dehors de ma tête existe enfin. Le contexte dans lequel je suis tantôt personnage principale, tantôt figurante de dos. Je vois les tempêtes et les éclairs au loin. Les joies à portée de main. Et la possibilité d’y toucher. Tout est clair. Jusqu’à ce matin. Verrouillée dans mon ancien moi et dans mon ancienne tête. Personne n’y fait attention. Pour les gens, je reste une fille à lunettes d’une vingtaine d’années. Ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas savoir. Demain, peut-être, mes yeux de vingtaine finissante retrouveront leur digne place au bout de mon nez inégal. J’irai bien mieux. Je récupérerai mon âge. Mon avancement dans le temps. La personne que je suis. Et que j’apprends à aimer un peu. Mes lunettes. Mes yeux. Ma vue.

… Voilà. Mille excuses pour ce billet chialant et gémissant. C’est ma vingtaine printemps qui parle, qui crie et tente de vivre de nouveau. Je m’arrête ici. Je ne vous dirai pas que vous êtes désirables. Pas mon vocabulaire de l’époque. Par contre, je trouve que vous déchirez votre race. C’est moins glamour certes. Mais cela vient du cœur.

A bientôt les gens,

C.P.A.

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