Vendre des tartes à Marcel Sembat

Hello les gens !

En me réveillant ce matin, j’ai enfilé mes lunettes. Mes lunettes de remplacement. Mes lunettes de super héros en civil. Mes lunettes de Clark Kent. Lourdes comme une perforeuse en fonte. Noires et brillantes comme un cadre de photo 22×15 cm d’IKEA. Regard dans la glace. Sourire d’auto-moquerie. Moins d’une minute après avoir ouvert les yeux, j’avais mon sujet du jour. Je le trouvais à propos. Pour une fois. Parce que quand il n’a pas ses baies vitrées sur les yeux, Clark Kent est Superman. Alors que moi, avec ou sans loupe, j’ai des superpouvoirs. J’en ai fait mention une ou deux fois sur ce blog. Mais je ne me sentais pas prête à en parler. C’est tout de même secret. J’ai peur de susciter les convoitises. De devenir une bête de foire. D’être une personne qui ferait peur aux autres. Qu’on montrerait du doigt. Je ne veux pas. Parce que j’ai des superpouvoirs géniaux. Vraiment. Des qui font rêver la ménagère et le ménager. Des qui rendent les effets spéciaux hollywoodiens complètement obsolètes. Pas une aptitude sans intérêt comme de faire fondre des trucs. Je ne suis pas un appareil à raclette ou à fondu. Voilà. Ce matin, au réveil, je pensais vous parler enfin de mes superpouvoirs.

Sauf que…  Le fameux « sauf que ». Sauf que j’ai retrouvé une vieille connaissance sur le quai de mon RER exceptionnellement ponctuel. J’étais assise sur un siège en fer violet attaqué par d’autres couleurs plus sombres. Plus oranges et marrons. Plus bleues aussi. Siège glacé comme un sorbet à la mûre. Bref. J’étais posée comme un sac de courses aurait pu l’être au pied de son acheteur. Molle et nonchalante. Comme d’habitude. Comme tous les matins. Comme tous les jours. La nonchalance relève pour moi de l’art de vivre. Traîner les pieds à en poncer ses semelles. Balancer les bras comme des pantins désarticulés. S’asseoir en tombant de tout son poids. Sans retenue. Sans vérifier les plissements de sa jupe. De son manteau. Le jean qui remonte. Laissant apparaître des chaussettes de sport blanches à bandes vertes et rouges. Ou pire. Des poils énervés et hirsutes. Clairsemés. Longs néanmoins. Comme les cheveux d’un chauve. Visibles de loin. Preuve irréfutable que non seulement c’est l’hiver, mais qu’en plus il y a du célibat persistant dans l’air. Bref. Je flottais dans mon environnement naturel comme une flaque d’huile dans un garage Renault. Ou une tâche d’encre sur les doigts d’un écolier discret. Inerte. Les yeux ouverts par habitude. Par défaut. Yeux offerts à un vent dilettante et paresseux. Ne voyant rien. Absents. Perdus dans des pensées illisibles et indescriptibles par des mots. Loin. Puis d’un coup, une silhouette qui se fige. S’impose à moi. S’incruste dans mon champ de vision. Me sort de ma torpeur. La lumière du jour se précise. Les formes se dessinent. Les couleurs s’intensifient de concert. Ai emprunté la porte de sortie de secours de mes rêves éveillés. Suis enfermée dehors. Ne reste que le monde dehors. Et la silhouette familière. Un garçon. Datant d’une trentaine d’années. Peut-être moins. Difficile à savoir. Il ne me voit pas. Lui aussi a les yeux ouverts mais retournés sur eux-mêmes. En moins de 10 secondes, un flash-back. Anecdotique. Renvoyant à une époque insuffisamment reculée pour être nommée souvenir. Pour être conjugué au passé simple ou à l’imparfait. Evènement au participe passé. Rencontre avec l’ami Hamid. Hamid. Prénom auquel j’ai automatiquement envie de rajouter un –on. Amidon. Amidonné. Je ne suis même pas sûre qu’il s’agisse de son prénom. En réalité. Vous allez comprendre pourquoi.

Il y a quelques années, j’ai trouvé un boulot à Boulogne-Billancourt. Ni au bois. Ni au Parc des Princes. Aux auditoriums de Boulogne. Marcel Sembat. Di Janeiro. Le grand lieu de la postproduction cinématographique. Comme à mon habitude, je faisais office de peigne-cul. Courait dans tous les sens. Qu’il vente. Qu’il neige. Qu’il pleuve. Transportant tout et n’importe quoi. En bus. En métro. En voiture. En tramway. L’idée étant que les choses à déplacer soient les plus encombrantes, lourdes ou embarrassantes possibles. 3 écrans d’ordinateurs. 25 compilations de musique disco. Des disques durs externes Lacie. Pas une autre marque. Lacie. Obligatoire. Des piles de 12 scénarios de 260 pages. Un ancien décor de tournage. Une chaussure géante en fausse peau de léopard. Une bicyclette du 19ème siècle couinant et grinçant de toutes ses forces. Un sac de perruques argentées. Une mascotte d’œuf de Pâques. Je vivais dans un « Diable s’habille en Prada » parisien. Les escarpins Jimmy Choo en moins. La version des pauvres. La version en soldes. La version Lidl. D’ailleurs, je ne déjeunais jamais dans des restaurants avec des garçons en veston. En bras de chemise. Qu’est ce qu’elle voudra la demoiselle. Non. 10,90€ la salade niçoise. Pas dans mes moyens de l’époque. Moi c’était sandwich triangle Sodebo dont effectivement, on se souvient surtout du goût. Et de la texture. Pain de mie imprégné d’humidité. Sandwich mouillé. Comme un mouchoir sale dans les doigts. Légumes indéfinissables. Tranchés en si petits morceaux qu’ils se confondent. Se recollent. Se rassemblent. Jamais surprenant de voir un triangle au poivrichon. Au concombrate. Au maïsalade. Ou au poulethon. Ce régime très diététiquement discutable était le plus courant. Mais parfois, la petite bourgeoise saint-Maurienne qui s’assoupit bien trop régulièrement, se réveillait. Marre. Marre. Marre. Envie de variété. Désir de saveurs nouvelles. Attrait vers l’exotisme. Et hop ! Ni une ni deux, je courais au restaurant japonais. Et en ressortait lessivée. Généralement sans mon manteau que j’avais du vendre. Ou les mains rouges à force de piles de vaisselles interminables. J’ose espérer que le lecteur averti aura compris qu’il s’agit d’une formule. Personne n’a jamais réussi à me faire faire la vaisselle. Parce que je n’aime pas avoir les mains mouillées dans d’autres circonstances que lorsque je décide de me les laver. Oui. Pas sûre que ce soit une bonne idée. D’étaler mes angoisses de dégénérée. Reprenons. Entre le triangle mou et les cylindres noirs et blancs, il y avait une alternative. Moins humide. Moins onéreuse. Le traiteur qui se déguise en restaurant qui se déguise en traiteur. Pas excellent. Pas mauvais non plus. Un peu entre les deux. Tarte Julie. Petite chaîne dont la spécialité est la tarte. Comme son nom l’indique plutôt bien.

Quand les triangles en mie molle fondaient entre mes mains impuissantes et que mon porte-monnaie résonnait dans le vide, je prenais le parti de m’entarter quelque peu. Dans ce lieu de vie faussement artisanale, anormalement à l’ancienne, un serveur brun. De mon âge ou à peine plus vieux. En tablier et toque de chef. Me voyant tellement souvent que lorsqu’il apercevait ma silhouette au loin, il préparait ma commande éternelle. Tarte aux légumes. Tarte chocolat banane. Coca Light. 7 ou 8 euros. Le tout emballé dans des boîtes à mini-gâteau d’anniversaire. L’ouverture de chaque boîte donnant l’impression d’une surprise. Au moins 1500 calories par bouchée distraite et indépendante. Le reste du corps et de l’âme voué au travail. A l’ordinateur. Au téléphone. Et aux gens remplis de questions. Quelques semaines après la découverte de ce traiteur tartelette, j’ai remarqué que le jeune serveur habitait dans la même ville que moi. Bien loin de Boulogne. Du bois. Du Parc des Princes. Et de l’auditorium. Tous les matins, nous nous croisions sur les quais. Et toujours le même questionnement. J’étais très embêtée. J’étais comme tout le monde. J’étais comme vous. Ce garçon faisait partie de mon environnement professionnel. Mais n’était pas mon collègue. Je le voyais au moins 2 fois par semaine et il était capable de se rappeler de mes commandes précédentes. Mais ce n’était pas mon ami. Peur que, hors contexte, il ne me remette pas. Terreur d’avoir l’air idiote en cas de salut en l’air et non rattrapé. Alors que faire ? Faire semblant de ne pas le voir ? Faire un signe de tête discret ? Un sourire en coin ?

Plusieurs matins de suite, utilisation de la lâcheté comme bouclier. Je prenais la partie du train où il n’était pas. Pas de risque de se retrouver face à face. Ou tenant la même barre de fer. Ne se regardant pas. Ou pire. En tentant une conversation aussi vide que laborieuse. Angoisse. Le problème était qu’une fois arrivé à la bonne station, on sortait en même temps. Obligée de marcher derrière. De me laisser devancer. Ce qui était beaucoup d’efforts déployés pour une peur imbécile, je veux bien le reconnaître. Le petit manège aurait pu durer encore quelques années, si le garçon n’avait pas mis les  pieds dans le plat. Sur mon quai. Il me regardait de loin. Avançait comme une anguille dans ma direction. En spirale. En diagonale. Comme un patineur sur glace. Il s’arrêta devant moi. Droit comme un piquet. Un sourire commercial bien franc. Et en un bloc. « Ouais tu travailles chez Tarte Julie ? ». En voilà un qui est gonflé. Pas un bonjour. Commence sa phrase par un « ouais ». Pourquoi « ouais » ? Interloquée. Un rire étouffé.

Moi : « Ah non, désolée, je n’y travaille pas mais »

Hamid (Il ne me laisse pas terminer) : « Mais si ! Tu prends le service juste derrière moi »

Moi (les yeux plissés, je tente de lire dans ses pensées) : « Non vraiment pas… Mais je… »

Hamid (qui incontestablement aime me contrarier) : Mais si, t’es là tous les jours, t’es la nouvelle que Fabrice a embauché en janvier !

Moi : Je ne connais pas de Fabrice. Et je bosse aux Auditoriums à 150 mètres. Pas à Tarte Julie.

Hamid (inébranlable) : Et tu bosses à côté et tu viens tous les jours ? Y’a d’autres restos dans le coin tu sais ? Genre tu travailles pas à Tarte Julie… C’est bon c’est pas grave…

Moi (il est 8h46, j’ai ma batterie humoristique à 42%) : Je ne viens pas tous les jours déjà. Et si on travaille ensemble, je m’appelle comment ? (Ah ! Ah ! Ah ! Y’a piège abruti !!)

Hamid (après une seconde de réflexion) : Ben je sais pas puisqu’on n’a jamais fait le même service.

Moi (l’aplomb de ce type me laisse pantoise) : … ???


… Et là, j’ai vraiment raccourci car il m’a tenu la jambe pendant une bonne partie du trajet. La tête grosse comme un pamplemousse. Mais je songeais déjà à ma vengeance du midi. 11h40. 11h58. 12h16. 12h47. 13h00. Tarte Julie est ma cible. J’y vais le pas rebondissant. Je vois le visage de mon poursuivant du matin à travers la vitre. J’entre. Il me regarde. Je prépare ma phrase. Depuis ce matin. J’égraine quelques secondes. Et sors un tonitruant : « Je viens pour reprendre ton service ». Me penche sur le comptoir pour lire son prénom. Hamid. Amidon. Amidonné. Nous rions en cœur. Sans rien me demander, il me sert mes tartes et mon Coca Cola Light. Encaisse. Monnaie. Porte. Clochette. Et retour aux auditoriums. Joie de vivre dans mon cœur. Je ne travaillais vraiment pas chez Tarte Julie.

Après cela, avec Hamid, on se croisait tous les matins. La grande blague était de nous donner à chacun nos heures de service. Ce qui était bizarre, c’est qu’elles ne tombaient jamais en même temps. Ironie du sort. Blague du Tout-Puissant.

Puis j’ai changé de boulot. D’horaires. De vie. Hamid avait disparu. Je m’étais effacée. Nous nous sommes oubliés. Et ce matin, un mirage devant moi. Silhouette de dos. Je ne lui ai rien dit. Même lâcheté qu’il y a quelques années. Pourtant, je lui aurais bien demandé si « ouais, il travaillait bien à Tarte Julie ». Juste pour voir si nous avions évolué en même temps. Pas le courage. Peut-être demain.

Je m’arrêterai ici pour aujourd’hui. Vous souhaite une excellente soirée. Et vous recommande de manger sainement pour rester désirables. Car vous l’êtes déjà.

A bientôt les gens,

C.P.A.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :