Le téléphone de courtoisie

Bonjour les gens,

Commençons notre article du jour par une photographie. Un objet qui m’a bien fait rire. Dans la boutique Grand Optical de Châtelet les Halles. Comme quoi, l’humour et la drôlerie peuvent se loger partout. Même chez le lunettier. J’aime bien ce mot. Lunettier. Il fait partie de ces noms de métiers tombés dans une désuétude d’un autre siècle. Lunettier. Oculiste. Voyagiste. Apothicaire. Cessez-donc avec vos comptes d’apothicaire ! Une des phrases préférées d’un de mes cousins. Une vraie fête pour lui lorsqu’il trouve un moyen de la placer dans une conversation. S’il me lit aujourd’hui, il fait probablement la danse des sept voiles devant son écran. Et la répète à haute voix. Cessez avec vos comptes d’apothicaire enfin ! Et rit. Joyeuse nature que ce jeune homme. Bref. A la liste considérable de ces métiers, vous pourrez rajouter aubergiste. Tavernier. Vigneron. Philatéliste… Oui, la philatélie ne relève pas d’un métier. Un nom d’occupation. Une étiquette sur un hobby.  Coller des timbres sur des planches. Les décoller des enveloppes avec un fer à repasser. Au bain marie. Avec soin. Avec terreur d’abîmer le trésor de papier édenté. Le trésor couvert de colle et de salive. Occupation. Hobby. Qui sent bon les sachets de lavande enfermés dans le placard de mémé. La naphtaline. Le talc. Le pot pourri. Le vieux. Hum… Pardon. Je me suis déjà égarée dans mes pensées. Au bout de quelques lignes. Un article qui promet d’être beaucoup plus confus qu’il ne le faudrait. Revenons à nos objets qui font rire. Qu’on trouve chez les lunettiers parisiens. En voilà un :

Un téléphone. Blanc. Classique. Avec un fil comme une mèche de cheveux bouclée en plastique beige. Chaque utilisateur prenant un soin particulier à insérer un de ses doigts dans la mèche. Mèche sale. Mèche crasse. Mèche beige tendant vers le gris. Tendant vers le marron. Téléphone sur fond clair. Entouré du même visage reproduit à l’infini sur papier glacé. Sourire figé. Sourire timide. Dents de devant visibles. Propres. Saines. Crâne dégarni. Zinedine Zidane. Footballeur à la retraite. Consacrant désormais ses journées au point de croix et au ratissage des feuilles mortes dans son jardin. Regardant les crampons avec nostalgie. Zinedine Zidane. Son regard attendri sur le téléphone de courtoisie. Zinedine Zidane. Courtoisie. Mariage insolite. La tête de Zinedine. Une tête qui provoque le bonheur de la nation. Feux d’artifice. Drapeaux français devant l’Arc de Triomphe. Auteur de deux des buts les plus chouettes de l’histoire du football. Plus encore. Des dizaines. Des centaines de buts. Avec les pieds. Avec la tête. Sans les mains. Pas le cas de tout le monde… Une tête comme celle d’un taureau. Sans corne. Puissante néanmoins. Chargeant. Fonçant. Attirée par les maillots bigarrés des italiens mal éduqués. Une tête trop réactive. Pouvant malheureusement manquer de courtoisie. Justement.

Bref. Un téléphone de courtoisie. Drôle de concept. En vrai, c’est un téléphone qui permet au client désireux d’obtenir une paire de lunettes de prendre rendez-vous chez un ophtalmologiste. Essayez donc de dire ce nom de métier à l’envers. Puis à l’endroit. Euh non. Laissez tomber. Un téléphone de courtoisie est un téléphone de radin qui ne veut pas utiliser son forfait Néo Bouygues Télécom. Une pince qui fait sonner une fois chez son interlocuteur pour que celui-ci le rappelle et consomme son propre forfait. Une barre de fer qui vole des sucres dans les cafés pour ne pas en racheter au Franprix. Un mesquin qui fait passer les factures de restaurants de ses amis en notes de frais pour générer du bénéfice. Un avare qui n’a jamais de monnaie et vous laisse payer en vous promettant de vous payer le prochain coup. Dans les faits, voilà à quoi sert le téléphone de courtoisie. Personnellement, je n’ai jamais vu personne l’utiliser. Je me dis qu’il doit y avoir une honte à le faire. Un peu comme d’aller aux toilettes lorsque le bureau de votre patron y est accolé. Comme de demander des échantillons dans les parfumeries. Comme de ne pas trouver son portefeuille à la caisse d’un supermarché alors que 10 personnes attendent derrière vous sans cacher leur impatience. A côté de cela, si ce téléphone est là, c’est qu’il sert. On laisse rarement un objet qui n’a pas de fonction dans un magasin. Un sachet de lentilles dans une bijouterie. Une bague en platine dans l’étale d’un fromager. Ou un brie de Meaux au rayon théologie d’une bibliothèque municipale. Cela n’a pas de sens. D’autant que la chose en question n’est pas follement décorative. Un téléphone de la fin des années 90. Beige. Sans cadran qui tournerait ou ferait gling-gling. Rien. Sans gros combiné faisant office de repose-tête. Le téléphone de courtoisie courtise les courtisans.

La première fois que je l’ai vu, j’en ai parlé à ma sœur. Et elle m’a dit que le téléphone n’était pas fait pour les radins. Elle a même rajouté que j’avais un mauvais esprit. Que je voyais toujours le côté obscur des gens. Leurs vices. Leurs défauts. Leur mesquinerie. Ce n’est pas totalement faux. Ce à quoi elle a rajouté que le téléphone de courtoisie portait bien son nom. D’après elle, ce dernier ne serait en fonction qu’en cas de grande influence. Le samedi. Lors des soldes. Les jours où les gens ont envie de s’acheter des lunettes.

Contexte. Nous sommes le premier samedi des soldes. Tout le monde a décidé de trouver l’affaire du siècle. C’est le moment de changer votre paire. Paire fidèle depuis 5 ans. Collée à votre nez. Presque intégrée à votre visage. Sans elle, certaines personnes ont du mal à vous reconnaître. Paire constitutive de votre être. De votre personnalité. Paire qui a tout subi. Les chutes. La pluie. Les essayages des copains qui veulent voir leurs têtes avec, en riant d’eux-mêmes. Ou vérifier votre état de cécité chronique. Quoiqu’il en soit, vous voulez vous en libérer. Au même titre que de votre culotte de cheval ou d’une coupe de cheveux ratée. Vous allez chez votre lunettier. Le Grand, le très Grand Optical. Devant vous, 30 personnes qui attendent un conseiller et errent comme des âmes en peine dans les rayons. Au bout d’une demi-heure, n’y tenant plus, vous avez besoin d’attention. Vous vous jetez à corps perdu sur le téléphone de courtoisie. Au bout du fil, une charmante demoiselle. Appelons-là Mandy. Peu importe son physique. Après tout, au téléphone, seule la voix prime. Et Mandy a été gâtée par la nature. Son organe vocal fabriqué pour la tendresse, l’accueil, la flatterie et par conséquent, la courtoisie. Elle vous salue la première.

Mandy : Bonjour Mademoiselle !

Vous : Je ne suis plus une demoiselle… Mais bonjour !

Mandy : Vous n’êtes plus une demoiselle ?? Vous avez la voix si jeune pourtant ! Comment vous appelez-vous ?

Vous : Je m’appelle Georgette…

Mandy : Georgette… C’est si peu commun ! Vous avez beaucoup de chance d’avoir un prénom qui vous singularise. Un prénom noble qui plus est…

Georgette : Ah vous trouvez ??

Mandy : Un nom qui renvoie au travail de la terre. Terre nourricière. Terre qui nous a élevée en tant qu’être humain…

Georgette : Vous rigolez là ?

Mandy : Ben non… Vous ne saviez pas que votre prénom était à l’origine un terme grec. Geôrgios. Désignait les agriculteurs dans l’antiquité.

(Car Mandy a récemment écrit une thèse de 1758 pages parue aux éditions de L’Harmattan sur l’étymologie des prénoms à la mode dans les années 50. Ne trouvant pas d’emploi à la hauteur de son niveau d’éduction et après quelques mois de chômage, de ruine et de prostitution occasionnelle et familiale, elle a décidé d’utiliser sa voix pour ne débiter que des conneries. Le choc entre le monde des études et celui du travail a incontestablement été trop violent…)

Georgette : Super… Allez dire ça à mes anciens camarades de classe qui m’ont appelé Kékette jusqu’en Terminale.

Mandy : Je m’excuse d’avoir manqué de tact. Moi je l’apprécie votre prénom.

Georgette : Merci, vous êtes gentille.

Mandy : C’était sincère…

(En fait, pas du tout, elle a pouffé à l’idée que Georgette ait pu devenir Kékette. Elle aurait quant à elle préféré un surnom plus sophistiqué comme Bistouquette. Choupette. Chouquette. Bizarrement, Chouquette l’a fait vraiment rire. Elle le note sur son calepin d’appel et le montre de loin à sa collègue Irène. Ancienne thésarde également. Spécialiste des comportements humains en piscine municipale. Encore une autre histoire triste…)

Georgette : Et vous allez bien dans le combiné ? Pas trop serrée ?

(Car les opérateurs des téléphones de courtoisie sont « dans » les téléphones. En effet, ils se trouvent dans des boxes se situant derrière l’appareil. Boxe d’un mètre sur deux dans lesquels ils se tiennent accroupis… Les seules fenêtres sur lesquelles ils ont des vues étant celles qui donnent sur leurs voisins d’infortune. Pour Mandy, Irène et Jacques. Jacques, pour le présenter, peut être défini comme le « sénior » de l’équipe. 75 ans. Rêve de s’acheter une maison près du lac de Côme pour y mourir. N’a pas trop le sens pratique ce Jacques…)

Mandy : Non ils sont désormais adaptés à notre taille. C’est vraiment confortable.

(Elle ment)

Mandy : Et vous, ça va ? Vous voulez que je vous passe un morceau de musique pour vous détendre ?

Georgette : Non ça va. Je crois que j’aime bien parler avec vous

(Mandy souffle. Elle voulait taper dans le croissant qu’elle a acheté sur le chemin du boulot…)

Mandy : A votre convenance ! Vous venez pour changer de monture ?

Georgette : Oui… J’en veux une plus légère…

Mandy : Je comprends bien. Les marques sur le nez en fin de journée, ce n’est pas très agréable…

Georgette : En effet… Je voudrai celle de la pub.

Mandy : Oui elle fonctionne bien en ce moment. C’est un très joli modèle. La nouvelle collection est délicieuse de trouvailles ingénieuses, pratiques, jolies et économiques !

(Mandy a réussi à placer 4 des 7 mots obligatoires en une seule phrase… Car le téléphone de courtoisie, s’il sert à accompagner le client dans son attente, peut également s’avérer un excellent moyen de vendre les produits maisons… Comme ça, RayBan, Police, Diesel et Ralph Lauren « peuvent bien se la foutre au cul » dixit la DRH chargée du recrutement des hôtesses et hôtes…)

Georgette : Vous voyez de quoi je veux parler…

Mandy : Evidemment. Ce sont les lunettes de notre capitaine.

(Comprenez Zinedine Zidane)

Georgette : Il les met en vrai ??

Mandy : Oui Georgette. Et il les affectionne plus que toute autre. Légèreté. Maniabilité. Transparence. Des lentilles à branches !

(7 mots sur 7… Bravo Mandy !)

Georgette : Des lentilles à branches… Je ne comprends pas.

(Mandy se rend compte qu’elle a oublié la règle d’or… Jamais de formule. Jamais d’humour…)

Mandy : C’est comme si vous n’aviez rien sur le nez. Et une vue parfaite.

Georgette : Idéal.

Mandy : Tout à fait ! Vous les avez essayées ?

Georgette : Attendez…

(Georgette se lève pour récupérer la monture. Elle revient au téléphone au bout de quelques secondes. La monture sur le nez. Elle active la fonction Webcam du téléphone de courtoisie. Enfin… Ce n’est pas une vraie webcam. Le client pense que l’hôte ou l’hôtesse le voit… Et l’hôte ou l’hôtesse averti par un signal sonore joue le badin… Y’a pas… C’est un boulot où une formation à l’Actor’s studio n’est pas de trop…)

Mandy : Georgette ! C’est tout à fait ce qui vous fallait ! Super ! J’aime beaucoup ! Cela vous rajeunit de 10 ans !

(Georgette est rougissante de plaisir…)

Georgette : Merci beaucoup…

Mandy : Super ! Tournez-vous un peu à gauche… Encore un peu. Peut-être faites les ajuster au niveau du nez pour que le plastique ne vous serre pas trop…

(Phrase pré-écrite à partir de la dizaine de problèmes possibles à détecter lors de l’achat d’une nouvelle monture…)

Vous : Oui, je verrais ça avec le vendeur…

… Et cela dure autant de temps qu’il l’est utile. Un téléphone de courtoisie quoi. Grâce auquel une personne se montre courtoise envers une autre. Par obligation. Par rémunération. Par sachets de pâtes possibles à consommer. Ou quelque chose comme ça.

Une photographie qui me faisait rire est devenue au fil de mes pérégrinations mentales et d’un échange familial, un sujet relativement déprimant. Je m’en excuse. Ou pas. Je ne vous avais pas menti. Ici, tout peut arriver. Par accident.

Je m’arrête ici pour aujourd’hui. Vous souhaite la plus chouette soirée possible. Avec des étoiles et du sucre glace sur vos desserts. Et soyez comme Mandy… Désirables en toutes circonstances. Même au téléphone.

A bientôt les gens !

C.P.A.

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