Être (ou ne pas être) sur la photo

Bonjour les gens !

Je commence cet article le mardi 2 mars 2010. A 20h56. Dans ma jolie chambre de fille. A la fenêtre, du noir. La nuit. Mes yeux ronds habituellement d’étonnement et de surprise, sont des demi-cercles. Mi-couverts de mes lourdes paupières mates. Paupières douces au toucher de mon index. Paupières sur lesquelles subsistent des restes filigranes. Des paillettes de magie ordinaire. Les vestiges archéologiques d’un maquillage matinal. D’un maquillage rempli de l’espoir d’une journée encore inconnue. D’une journée où les possibilités semblaient infinies. D’une journée finalement similaire à la précédente. D’une journée derrière ma baie vitrée bellevilloise. D’une journée devant un ordinateur râlant et souffreteux. A fond d’écran humoristique. Qui dit que « je suis coincée à l’intérieur de l’écran ». Très drôle… D’une journée devant un téléphone beige pleurant toutes les trois minutes le thème victorieux de Rocky version polyphonique. Me sortant régulièrement de ma torpeur. Téléphone beige au fil toujours trop court. Désespérément emmêlé.  A l’extérieur, la vie normale du quartier. Des gens partout. Des gens tout le temps. Des visages familiers. Des autochtones. Des expatriés travailleurs. Des marchands de chouchous itinérants. Des postiers en manteaux bleus marines et jaunes. Qui annoncent d’une voix de répondeur les mêmes mots chaque jour que D-ieu fait. Bonjour. Un recommandé pour Blabla Films. Indiquent de leurs doigts en laine, de leurs doigts mitaines, la case à souiller. Souiller car il est relativement rare que le postier vous tende un stylo impeccable qui marche du premier coup sans pour autant être obligé de graver votre signature dans le papier comme dans du marbre, ou qui ne se vide pas de son sang bleu dans vos mains hydro alcoolisée. Puis, il y a les autres. Les passants. Les perdus. Les chercheurs de lieux. Les chercheurs de rues. Les chercheurs d’autres gens. Derrière ma baie vitrée, il y a la vie normale. Des gens qui crachent. Des gens qui parlent fort. Des gens qui discutent en chinois. En vietnamien. En arabe. En espagnol. En français parfois. Si je lève un peu la tête, je vois le ciel. Le ciel comme un aplat bleu dans lequel viennent s’incruster les contours anguleux des immeubles couverts de signes tribaux écarlates. Les pics des antennes télévisées. Les arcs en ciel paraboliques. Les grandes croix sans bonhomme en souffrance dessus. De microscopiques oiseaux de fer qui ne font que passer laissant derrière eux de longs sillons immaculés. Des traînées de mousse blanche. Des dessins à la craie grasse. De la bave d’escargot arpentant son chemin avec effort et abnégation. Le ciel bleu photoshopé. Le ciel bleu comme à la montagne. Comme dans le monde au-dessus des nuages. Le ciel bleu intermittent. Se cachant par timidité derrière sa famille grise. Une famille assez détestable dans la mesure où elle s’invite sans prévenir. Vient avec enfants et petits-enfants qui sont plutôt loin d’être des prix de courtoisie. Bien au contraire. En voilà qui retournent les tables. Renversent les vases. Inondent la moquette. Dessinent sur les murs du salon. Le ciel bleu caché et attendant que la tempête passe. Poussant soupir et versant larmes. Soupirs et larmes chutant avec fracas sur les joues des passants, des autochtones et des travailleurs expatriés. Tous égaux sous le ciel bleu tourmenté.

Journée ordinaire. Journée éreintante. Journée aliénante. Journée où l’achat compulsif devient une nécessité thérapeutique. Pull ? Escarpins ? Bottes ? Robes ? Pantalons ? Non évidemment. Ce serait mal connaître votre serviteur. Mes vêtements sont achetés avec étude. Vraiment. Rares sont les coups de foudre chiffonniers. Je suis de l’école de la série. Je m’explique. Concernant l’habillement, je procède de la manière suivante. Vous allez voir, c’est très simple. J’aime, admettons, un pull noir. Je vais en cabine avec. En trois tailles. Ma taille par défaut. La taille au dessus. La taille en dessous. J’essaie les trois. L’idée étant de voir dans quelle version du même pull j’ai la meilleure amplitude de mouvements. Une fois l’expérience effectuée, et si le pull en question me satisfait, je prends chaque couleur du même modèle. C’est ce qu’on appelle en langage zerbibien, l’école de la série. Tout ça pour dire que mon achat compulsif de la veille est relativement inhabituel. Enfin j’espère. J’ai fait l’acquisition de six volumes d’œuvres de Molière édités en 1806. Etat respectable. A conserver dans un lieu « adéquat ». Envoyé par Colissimo sous huitaine. A payer par PayPal ou par chèque personnel. A ma convenance. Chèque personnel alors ! Volumes de Molière à disposition du plus offrant sur Ebay. Enchères rageuses. Contre un adversaire redoutable. Un vrai salopard de western. Augmentant le prix à hauteur de 10 centimes, toutes les 15 secondes. Ai attendu les 7 dernières secondes pour lui mettre cinq euros dans la vue. Dans les dents. Et ai gagné. Ai levé les bras dans un grand V de victoire. Attirant vers moi les 4 paires d’yeux de mes collègues ahuris. A moi les œuvres du fils de tapissier du roi. A moi les vieilles couvertures de livre en peau tanné de veau. A moi la poussière. A moi l’odeur d’humidité. A moi l’odeur de cave. A moi les mites. A moi le papier jauni. Bref. Pas le sujet. Pas du tout le sujet.

… Aujourd’hui, et comme le titre de l’article l’indique plutôt bien, je vais deviser (seule) de photographie. Attention. Il ne va pas être question d’art. Encore une fois, ce n’est pas ici que vous trouverez un discours de spécialiste. Parce que je n’en connais pas plus que vous. Peut-être moins même. Disons que j’ai quelques réminiscences classiques. Man Ray. Henri Cartier-Bresson. Robert Capa. Willy Ronis. Robert Doisneau. David Hamilton. Helmut Newton. Eugène Atget. Jacques Henri Lartigue. Karl Lagerfeld. Euh… Non. Non nous ne parlerons ni de créateurs ni d’artistes. Il me manque trop d’informations me rendant apte à juger qui est un « maître » ou pas. Maître dans le sens « as des as ». Dans le sens « J’ai innové la discipline ». Dans le sens « Hey les mecs ! Vous avez vu ce que j’ai fait ? Allez, courez vous suicider ! C’est l’heure de pointe sur la ligne A ! »… Et non « maître » dans le sens le plus maçonnique du terme. Parce qu’un « maître » dans la tradition du compagnonnage était un but à atteindre. Admettons que vous vouliez devenir boulanger. Ou parfumeur. Ou tanneur. Ou chapelier. Ou danseur de claquettes. Ou de flamenco. Ce que vous voulez. En tant qu’apprenti-compagnon, vous deviez apprendre les bases de votre métier en passant de maîtres en maîtres. De villes en villes. De familles d’accueil en familles d’accueil. Jusqu’au jour où vous réalisiez votre « chef d’œuvre » vous permettant vous-même de devenir maître. Je vous apporte cette deuxième définition car je me dis que si le compagnonnage n’était pas resté dans les limbes d’une époque reculée, les copains photographes précédemment cités auraient du se taper la France à pieds un baluchon en toile de jute marron sur l’épaule la plus forte. Manger une soupe quotidienne au navet. Nettoyer l’écurie leur faisant office de chambre. Epouser la fille de la famille car un « accident » est si vite arrivé. Faire semblant de ne pas avoir vu la maîtresse de maison se moucher dans ses mains en préparant le repas du dimanche. Offrir la totalité de son salaire d’apprenti au père de famille pour qu’il puisse le dépenser en filles de joie et bouteilles de mauvais vin. Que des choses réjouissantes qui donnent vraiment envie de se féliciter de la mort des corporations.

Reprenons. La photographie. Quotidienne. Amateur. Du tout venant. Du vacancier. C’est de cela que je voulais vous régaler. Miam Miam. Le vacancier, plus généralement désigné sous l’appellation de touriste, prend des photographies. De ce qu’il voit. De ce qui relève du typique d’une destination. Exemples : Paris. Tour Eiffel. Arc de Triomphe. Musée du Louvre. Rome. Le Colisée. Londres. Big Ben. Bruxelles. La Grand Place. Le Mackenpisse. Jérusalem. Le Mur des Lamentations. Vu d’en haut de préférence. Car permet d’avoir une vue imprenable sur la Mosquée cachée derrière. Et j’en passe. Chaque destination a son attraction. Sa grappe compacte. Son magasin d’appareils photo ambulant. Attention. Je ne me moque pas. Je suis la première à capturer de l’image. Mon appareil Barney pendant lourdement en bandoulière. Cognant contre ma hanche droite au rythme de ma marche naturellement déséquilibrée. Appareil Barney qui se rappelle à ma pensée même quand il est absent. Morsure bleue sur ma peau fine et fragilisée. Personnellement, je prends plus de photographies dans des lieux connus de moi que dans les inconnus. Parce que l’habitude de la vision d’un endroit sensibilise aux détails. Les détails et l’importance que vous allez leur donner fabriquent la singularité d’une photographie. D’un point de vue. Il me semble. Lorsque je suis en vacances, j’attrape de jolies choses. En plan large. Pas le temps d’étudier. De voir avec précision. Je prends des photographies plus par convention que par envie. D’ailleurs je les regarde très rarement après coup. Pas envie. Je préfère me fier à mes souvenirs. Aux impressions distordues et subjectives de mes yeux en double vitrage. La réalité est plus charmante dans ma tête.

Pour revenir sur la question des photographies de vacances, il y a un phénomène étrange. Courant qui plus est. Peut-être que vous-mêmes êtes pratiquants de la chose. Ne sait-on jamais. Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes apprécient la perspective d’être photographiées devant un monument. Une peinture. Une statue. Un bâtiment. Une rue. Un arbre. Une personne. Une borne EDF. Un panneau de signalisation. Un passage clouté. Une autoroute. Bref. Il y a une véritable pratique de la « photo devant quelque chose ». Je ne vois pas l’intérêt. Pour moi, soit il y a ce qu’on appelle la photo de groupe : vous êtes un groupe de copains, vous souriez, vous riez, vous vous déguisez, vous prenez des poses ridicules. Soit il y a la photo carte postale : sur laquelle n’est présent que le monument visité. « La photo devant quelque chose » est entre les deux. Je me souviens qu’un jour, ma sœur m’a traînée au Louvre pour voir une exposition interminable sur les Portes du Ciel en Egypte. Interminable non par manque d’intérêt mais parce que les personnes de plus de 60 ans ne devraient pas avoir le droit d’entrer dans les expositions le week-end. Un arrêt d’un quart d’heure par objet. La persuasion qu’il y a une file d’attente. Donc des regards de travers si vous vous avisez de « doubler » parce que vous ne voulez pas vous attarder sur le peigne cassé de la servante d’un Pharaon mort à 7 ans. Qui n’a jamais eu l’occasion de porter le chapeau super tendance dessiné par Jean-Claude Jitrois.

Nous étions en goguette dans ce grand lieu de culture subventionné lorsque soudain j’ai vu un couple de cinquantenaires probablement allemand (il n’y a que les allemands pour porter des chaussures noirs en cuir vernis avec un short en éponge de couleur terne) posant avec sérieux devant la momie d’un ponte du royaume disparu. Le couple était aussi rigide que la famille royale lors de l’enterrement de Lady Diana. Dans ma tête, je me suis dit qu’ils prévoyaient de mettre cette photographie dans leurs salons ou en fond d’écran d’ordinateur de boulot pour pouvoir s’évader en vacances quelques secondes par jour.

Plus tard, nous avons quitté l’exposition pour assister aux Noces de Cana. Bien que ma sœur ait oublié le carton d’invitation et que rien n’était moins sûr que de pouvoir entrer. Finalement, nous y sommes parvenues. Et là, rebelote. Un groupe de lycéens en échange linguistique. Probablement des anglais. Il n’y a que les anglais pour porter plus de 7 couleurs par tenue.  Les jeunes excités serrés comme des sardines se tenaient devant la toile. Un flot humain opaque. Coupant toute vision de l’œuvre pour le photographe. Lorsqu’ils montreront la photo à leurs amis restés au pays, ils ne pourront que dire « Ben là, c’était moi, Mark, Sabrina, Roger, Yvonne, John et Chester… On était… On était où déjà ?… Au Louvre je crois… Devant un tableau super connu mais on ne le voit pas très bien… »… Oui en effet. Alors pourquoi poser devant ? C’est la question que je me pose. Même si j’élabore un début de réponse, je pense que je n’ai pas toutes les clés. Puisque la « photo devant » n’est vraiment pas un de mes automatismes naturels. Je présume que « la photo devant » est une preuve. Une preuve qu’on était bien là où on a prétendu partir. J’ai été à New York : regarde, je suis devant la statue de la Liberté. J’ai été en Grèce : regarde, je suis devant les ruines de la Nécropole. J’ai été en Turquie : regarde, je suis devant le site d’Efez. J’ai été en Sicile : regarde, je suis devant le panneau du village de Corleone. J’ai été en Suisse : regarde, je suis devant un minaret… Ouais elle est pourrie celle-ci… Le fait de prendre une photographie mais de ne pas être dessus n’indique rien de votre voyage. D’ailleurs, il est possible qu’elle ait été prise par quelqu’un d’autre. Il n’y a rien qui ressemble plus à une photo des Chutes du Niagara qu’une autre photo des chutes du Niagara. Ou d’ailleurs. J’imagine que les partisans de la « photo devant » veulent faire passer un message à ceux qui n’ont pas été leurs compagnons de périples. Ils ont vu des choses. Ils ont vu ce qu’il fallait voir. Ils sont dans la carte postale. Cartes postales qu’ils ont reçues pendant des années en rêvant de destinations qui semblaient inaccessibles. La « photo devant » est une sorte de preuve d’accession à un rêve. Une rayure sur une « to do list ». Un guide du routard supplémentaire à caler dans sa bibliothèque. Je ne sais pas. Peut-être pas.

En tout cas, ce dont je suis sûre, c’est que « la photo devant » a toujours été la bête noire de mon père. En vrai. Le concept lui fait sortir les yeux des orbites. Le fait tomber en hypoglycémie. Il déteste la faire. Il déteste voir les gens la faire. Ce qui explique pourquoi il a inventé la plaisanterie ultime. Qui a été annihilé par la création de l’appareil numérique. Car la « photo devant » existe depuis la nuit des temps. Regardez la Joconde. Elle pose devant un paysage bizarre, certes. Mais tout de même, elle est prise « en peinture devant ». La plaisanterie consistait à accepter de prendre un groupe de touristes « devant » quelque chose. Non ce n’est pas tout. En fait, mon père ne prenait jamais la bonne chose. Soit il visait les pieds des poseurs. Soit le ciel. Soit d’autres gens se trouvant derrière. Soit bougeait avec ostentation pour les rendre fantômes. D’accord, ce n’est pas très gentil. Mais je dois bien dire que l’idée d’imaginer la famille sur son canapé avec les tirages volontairement sabotés fraîchement développés nous provoquait de la joie de vivre. Je précise « nous » car lorsque le reste de la tribu zerbibienne a appris les activités malhonnêtes de son chef, elle a décidé de s’en faire une règle. Ne jamais réussir une photographie de touristes devant quelque chose. Jamais. En tout cas, jamais volontairement. Et les accidents réussis étaient, j’ose espérer, relativement rares. A présent, cette blague a disparu. Tombée dans les oubliettes des objets démodés. Tant pis. A la place, le conseil zerbibien a voté un nouveau décret. Ne jamais donner la bonne direction à un groupe de touristes perdus. S’il est proche de son but, l’envoyer de l’autre côté. Selon mon père, on ne découvre Paris qu’en y marchant longtemps. Je suis assez d’accord. Conclusion : ne me demandez jamais votre chemin. C’est un conseil.

… Cela suffira pour aujourd’hui. Vous souhaite une merveilleuse soirée. Vous recommande de regarder les choses avec attention plutôt que de tenter de prouver aux autres que vous les avez vues. C’est bon pour le moral. Et un bon moral donne un bon teint. Et un bon teint est un facteur de désirabilité sans faille. Tenez le vous pour dit.

A bientôt les gens ! A vendredi !

C.P.A.

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