Les tapis volants de Paris

Bonjour les gens !

Aujourd’hui, vendredi. Baisse de régime. Fatigue. Perte de concentration. Etat bizarre. Comme dans les trois premières minutes d’un épisode de House. Fin de semaine. Difficulté à trouver un point de départ pour cet article. Cerveau endormi. Comme enrhumé. Doigts encore alertes néanmoins. Je les regarde et me rends compte que je ne les utilise pas tous pour battre le clavier. Main gauche : doigts numéro 4, numéro 3 et numéro 2. Main droite : doigts numéro 1, numéro 2 et numéro 3. Jamais d’exception. Je n’appelle jamais mes doigts par leurs noms communs et scientifiques. Non pas par snobisme et envie de ne faire comme personne. Tout simplement parce que, comme vous le savez si vous lisez mon blog, j’ai longtemps provoqué des soubresauts post-mortem en massacrant des chefs d’œuvres sur le piano verni noir familial. Et lorsque ma professeure préretraitée à peau blanche et molle, similaire à la texture d’un ris de veau attendant sa cuisson, m’attribuait un nouveau morceau à débiter à la hache, elle m’indiquait ce qu’on appelle le « doigté ». Le « doigté » est la définition préalable de la mise en charpie. Exemple : La Lettre à Elise. Mi Ré Mi Ré Mi Si Ré Do La. Première mesure, si j’ai bonne mémoire. Pas de main gauche. Main droite active. Numéros tirés : 5, 3, 5, 3, 5, 2, 4, 3, 1. Ces numéros étaient notés au-dessus de chaque note. Mi 5. Ré 3. Mi 5. Bref, vous avez compris l’idée. Ainsi, la pièce de musique était jouée dans des conditions idéales. Sans que les doigts aient à se cogner. Se chevaucher. S’escalader. Se pousser comme pour rentrer dans la dernière rame de métro un vendredi soir. Le « doigté » était la meilleure voie pour faire de vos mains des araignées agiles et acrobates. Respectant les nuances. Se prosternant devant le rythme imposé au son du lugubre métronome. Que mes parents avaient acheté noir et verni. Histoire de l’assortir au meuble sonore trônant dans le salon. Piano noir verni comme les souliers d’une petite fille modèle. Piano noir verni impossible à faire briller. Se couvrant systématiquement de poussière juste après avoir été nettoyé. Piano noir fort comme un taureau. Supportant sans mot dire (et c’est heureux… Parce que sinon cela aurait été relativement effrayant…) le poids des partitions martyres. Des partitions aux couleurs toujours vieilles et fanées. Vieux rose. Violet pâle. Parme. Vert d’eau. Dessus, des noms de compositeurs écrits en police anormalement classique. Exagérément large. MOZART. BEETHOVEN. SCHUBERT. DEBUSSY. BARTOK. BERLIOZ. CHOPIN. PROKOFIEV. SCHUMANN. TCHAÏKOVSKY. BACH. Le piano noir verni. Le métronome noir verni. Mes chaussures noires vernies portées les jours d’audition. Epoque noire vernie durant laquelle mes doigts sont devenus des données chiffrées. Noires et vernies probablement. Epoque noire vernie durant laquelle a tenté de m’être imposée une discipline noire vernie qui ne m’a jamais vraiment attrapée.

… Je ne sais pas pour quelle raison, je vous parle de cela. Une bouffée de nostalgie. J’imagine. Je ne sais pas. Peut-être pas. Tout ce dont je suis sûre c’est qu’en vous racontant mon enfance de pianiste non rigoureuse, je suis très loin de mon sujet de base. Car l’article en a évidemment un. D’où le titre. Les tapis volants. Commençons…

Je vous préviens tout de même qu’il sera de nouveau question du quartier de mes jours de labeur. Quartier volumineux dans la mesure où il s’étend de Belleville à Parmentier en passant par la petite Couronnes et Ménilmontant (Mais oui Madame !). Quartier où je me promène souvent. Pas du tout parce que je l’aime. Pas du tout. D’ailleurs, je ne l’aime pas du tout. Pas du tout. Je m’y promène souvent parce que ce que j’aime vraiment, c’est le fait de me promener. De marcher lentement. De déambuler. De mettre un pied devant l’autre sans volonté d’atteindre un objectif particulier. De faire un tour. Généralement, le nez en l’air. Le nez par terre. Jamais où il ne devrait être. Les yeux aux aguets. A la recherche du détail dont il me plairait de parler à mon entourage. Et à vous, par la même occasion. Aujourd’hui, j’ai trouvé des choses intéressantes. Le terme « intéressant » est très certainement bien mal choisi. Mais peu importe. Contexte. Heure du déjeuner. Heure providentielle s’il en est. Pour plusieurs raisons. Première raison : l’heure du déjeuner indique la fin de la matinée mais surtout la fin de la première moitié de la journée « Réveillon du week-end ». Deuxième raison : l’heure du déjeuner est le moment où les collègues devenus amis à force d’habitude et d’être coincés dans le même bureau toute la sainte journée, se réunissent pour s’épancher. Et plus particulièrement pour critiquer ceux qui ne sont pas là. Bref. Aujourd’hui, j’ai décidé de passer cette heure seule. Et de zoner. Avec un sandwich. Sandwich de la « boulangerie magique ». C’est ainsi que nous nommons la seule bonne boulangerie du quartier. De notre point de vue.

Je quitte donc le bureau et descends la rue Jean-Pierre Timbaud. Direction Parmentier. Direction la boulangerie magique à devanture verte. Je passe devant les nombreuses boutiques à thèmes. Je ne devrais pas utiliser le pluriel car en réalité, il n’y a qu’un seul thème dans les boutiques en question. L’Islam. Et la vie autour de cette religion. Dedans des livres. Des tonnes de livres. Des livres pour adultes. Des livres pour les hommes. Des livres pour les femmes. Des livres pour les enfants. Des costumes traditionnels colorés. Rouges. Bleus. Blancs. Bleus. Blancs. Rouges. Piqués de fils d’or. Des odeurs d’encens qui tournent la tête. Des voiles légers et dansant avec grâce et légèreté dans l’air glacé parisien. Des babouches en rang d’oignons. Des cassettes audio de prières. De chants remontant des fonds des siècles. Du cœur d’une terre couverte de sable. Des boucheries à côté. Des chairs exposés. Des vendeurs aux mains couvertes de sang. Laissant des traces indélébiles sur les paquets tendus aux clients.

… Et des marchands de tapis. Tapis aux couleurs classiques. Aux couleurs de tapis. Bordeaux. Verts émeraude. Marrons. Bleus marines. Beiges. Tapis aux inscriptions calligraphiques. Ecriture courbée. Energique. Comme les dessins d’un prodige. Ecriture comme un art ultime. Cousue tout en brillance. Cousue avec respect de son sens. Tapis miniatures. Ne pouvant contenir que les genoux suppliant d’une personne. Ou une petite table de salon. Mais alors vraiment très petite. Avant aujourd’hui, j’étais passée mille fois devant ces marchands de tapis, sans rien remarquer de plus que ce que j’ai noté précédemment. Sauf que nous sommes le vendredi 5 mars 2010. Et que ce jour-là est celui où je devais découvrir qu’il y a deux sortes de tapis sur les étales. Première catégorie : les tapis « pour les pauvres ». C’est-à-dire au prix modique de 5 euros. Pas cher, hein ? Cela donne presque envie de s’en acheter un. Deuxième catégorie : les tapis « all inclusive ». C’est-à-dire avec boussole incorporée. A 10 euros. Pas cher, hein ? Cela donne presque envie de s’en acheter un. Je dois bien vous dire que la vision des tapis « All inclusive » m’a vraiment épaté. Excellente idée. Probablement l’idée d’un ingénieur chargé de créer des « ouvertures faciles vraiment faciles » ou des tubes de crème pour les mains qui ne s’exploseraient jamais au fond des sacs. J’imagine qu’il a du penser à cela un soir d’ennui profond. A eu une envie de prier. A déballé le tapis « de luxe » offert par son grand-père le jour de son vingtième anniversaire. L’a posé par terre. Et soudain le doute. Comment pouvait-il être sûr d’être bien tourné vers La Mecque et non vers la station service Total de Couilly Pont aux Dames ? Aucun moyen de le savoir. Pour se faire une boussole aurait pu l’aider. C’est ainsi qu’est né le tapis de prière « All inclusive ». Je présume. Cela dit, personnellement, si j’étais musulmane, je ne sais pas trop si, même avec la boussole, je réussirais à trouver le bon sens. Parce qu’une question se pose : qui sait encore se servir d’une boussole ? Pas moi ! Je n’ai jamais compris son fonctionnement. Sûrement parce que cela ne m’intéressait pas outre mesure. Il n’en reste pas moins que si vous me lâchez dans une forêt avec une carte et une boussole, vous devez vous attendre à me retrouver trois jours plus tard mi-dévorée par les loups et les lapins carnivores. Sérieusement. Une boussole vous indique le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest. On est d’accord. Mais par rapport à quoi ? Par rapport à quoi que je pourrais voir ? Par rapport à quoi qui pourrait me servir de point d’ancrage ? Par rapport à quoi qui serait un repère ? Car il est bien question de cela. Une boussole indique les points cardinaux par rapport à un point fixe. Il n’y a pas de « point de vue » dans une boussole. Je ne sais pas si je suis claire. En tout cas, vous comprenez bien que l’objet ne me met pas très à l’aise. Je me dis que si j’avais été musulmane, j’aurais acheté le tapis « des pauvres ». Déjà parce qu’avec les 5 euros de différence, j’aurais pu me payer des bonbons à m’en faire péter le ventre. Et surtout parce qu’avec ou sans boussole, dans le doute, j’aurais suivi les autres en matière de positionnement de tapis. Donc quel intérêt ? Aucun.

… Je continue ma glissade sur l’interminable rue Jean-Pierre Timbaud. J’entends une clameur dans une rue perpendiculaire. A droite. Je me retourne. Devant mes yeux ébahis, une centaine d’hommes de tous âges confondus à genoux devant moi. Dans ma direction. Se pliant. Se dépliant. Se levant. Se pliant. Se dépliant. Se levant. Je les remercie de la main. Je suis gênée devant une telle ovation. Je ne suis que Cécile. Je ne suis qu’une bagnarde de la production. Je ne suis qu’une bloggeuse intermittente. Je souris de la blague que je me suis faite à moi-même. Je pense être mon meilleur public en fin de compte. Je comprends surtout que la Mecque est dans le même axe que la Maison des Métallos. Ancien fief de la culture du travailleur métallurgiste chantant l’Internationale au bureau de vote pour emmerder les bourgeois. Les points cardinaux ne manquent apparemment pas d’humour.

Arrivée à Parmentier. Commande du sandwich magique. Baguette croustillante dans laquelle sont incrustée des olives vertes fermes et encore juteuses. Délicieux. Babines pourléchées dans les règles de l’art. Dents voraces. Mastication forte et pleine d’appétit. Promenade apaisée sous le soleil froid de mars. Regard distrait sur les vitrines environnantes. Parmentier n’est pas Belleville. La boutique la plus représentée est la pharmacie. Très certainement du à la population vieillissante et dérapant vers sa fin obligatoire. Enfin… Je présume. Soudain, une nouvelle vision incroyable. Effrayante pour user du terme décrivant le mieux mon sentiment. Une boutique de poupées décédées. Une casse de poupées. Plus une seule n’était intacte, entière ou habillée. Des morceaux. Des bouts. Des fragments. Etalés partout. Dans un désordre ordonné. Dans un désordre pensé. Dans un désordre matérialisant l’organisation de quelqu’un. Des têtes sans yeux. Des corps sans tête. Des corps sans bras. Des bras sans main. Des mains seules aux ongles couverts de tâches roses. Des yeux seuls se promenant par paire. Des habits en tas à même le sol. Une angoisse qui monte en moi. Une vision mortifère. Je me tiens devant l’atelier d’un savant fou. D’un docteur voulant créer de nouvelles vies à partir de plus nombreuses morts. Du Docteur Frankenstein. D’un coup, comme un bruit d’orage derrière moi qui me fait sursauter. En réalité, ce sont deux voitures qui ont eu un coup de foudre et se sont embrassées avec violence. Mon regard se détache de la maison des horreurs. Un moment de recul. Je jette un nouvel œil sur elle. Un sanglot de rire irrépressible m’envahit sans crier gare. L’instant idéal pour sortir mon appareil Barney de sa sieste et de mitrailler l’objet de mon hilarité.

Les preuves en images…

Je ne vois pas d’autres commentaires à ajouter. Après cette vision d’horreur absurde, j’ai eu envie de retourner là-haut. Dans mon lieu de labeur. Dans ma « joly » rue. Retour en arrière. Chemin à l’envers. Je me hissais le long de la corde Jean-Pierre Timbaud. Me disais que la pente était rude. Qu’un tapis boussole du futur aurait été de mise. Un tapis boussole volant. Moi et mes cheveux remuant dans le vent comme un fier drapeau devant une ambassade. Moi rêvant bleu. Moi n’y croyant pas puisque ce serait merveilleux. Moi découvrant un monde aux mille et une splendeurs. Moi très embêtée surtout car se poserait toujours le problème de la boussole. Imaginons.

Le tapis : Bonjour Madame, ça serait pour aller où ?

Moi : Euh… (je commence toujours mes phrases par un « Euh » ou un « En fait ») Porte de Champerret.

Le tapis : Très bien. C’est où la Porte de Champerret ?

Moi : En fait, je ne sais pas. Je pensais que vous sauriez.

Le tapis : Ecoutez, c’est simple, dîtes moi si c’est au Nord-Ouest, Sud-Ouest, Nord-Est, Sud-est…

Moi : Euh… Par rapport à quoi ?

Le tapis : C’est quoi cette question ?? Ben par rapport à Paris !

Moi : Oui mais par rapport à où dans Paris ??

… Peut-être qu’il faudrait que j’attende la génération au-dessus. La génération tapis volant GPS. En attendant, je vais continuer à utiliser mes pieds et ma dégaine nonchalante pour aller du Nord au Sud. Et de l’Est à l’Ouest. Sans même savoir de quel point à quel autre de la croix je me déplace. En restant un point mouvant et désordonné sur une carte. Tant pis. Tant mieux. Les deux à la fois.

Je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Espère que la petite promenade bellevillo-parmentière vous a plu. Vous souhaite un week-end tout en paillettes et en couleurs vives. Vous recommande d’apprendre à vous servir d’une boussole en cas d’expansion du tapis volant. Vous supplie de garder vos poupées moches à domicile sans quoi elles seront exposées au musée de l’Homme version jouet. Si vous suivez ces conseils, vous deviendrez ou resterez désirables. Donc faites ce qu’il faut !

A bientôt les gens ! A mercredi prochain !

C.P.A.

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