Histoire de coucherie (ou plutôt de couchage) mais surtout de levage.

Bonjour les gens !

Hier soir. 22h05. Je sentais que j’allais me coucher tard. Encore. Alors que je m’étais promis d’éteindre la lumière avant la fin du compte à rebours de jeudi. Avant de prononcer le grand zéro. Avant d’être vraiment seule. Avant d’accéder au plus grand et vertigineux des silences. Avant d’entrer dans mon monde privatif. Un monde où tout est à ma taille. Un monde où il n’y a pas d’heure. Un monde où personne ne remarque si on se  promène en chaussettes dans la rue en hiver. Un monde où le fait d’avoir oublié de mettre ses chaussures n’est pas un problème. Ne cause aucune honte particulière. Amuse presque. Un monde où on ne perd pas un seul gant de sa paire favorite. Un monde où, au choix, on perd l’ensemble de la paire ou on n’égare rien. Ou encore mieux, un monde où la question de savoir s’il faudrait ou non porter des gants ne se poserait pas. Un monde où tout serait à température ambiante. A température parfaite. A température de bain. La référence « Température de bain » ne m’est pas très familière dans la mesure où je n’en prends jamais. Attention ! Je me lave. A grandes eaux même. Mais je ne m’immerge pas dans un bac. Je n’apprécie pas spécialement de végéter dans une eau chargée de la crasse journalière dont je cherche à me débarrasser. L’idée me perturbe. L’idée ne me donne ni envie de me détendre. Ni envie de dormir. Ni envie de m’entourer de dizaines de bougies parfumées. L’idée me terrifie, d’une certaine façon. Parce que je suis le genre de personne qui prévoit toujours la pire des options. Déformation professionnelle à la con probablement.

Je me dis que si d’aventure je prenais un bain, je n’arriverais pas à me rendre « vacancière », à être détendue. Tout simplement parce que je ne pourrais pas m’empêcher d’angoisser à l’idée de me noyer dans mon sommeil. Sans me rendre compte. Mourir sans avoir conscience que je meurs. Mourir pour rien. Mourir d’avoir pris un bain. C’est ridicule. Dans la mesure du possible, j’aimerais ne pas avoir une mort ridicule. Une mort qui fait sourire. Une mort sur laquelle on pourrait faire des blagues. Des exemples ? Une mort à la Claude François. Une mort par électrocution. Saloperie de vibromasseur à prise. Une mort à la David Carradine. Une mort par « pendaison multiport ». Et j’en passe. Cela dit, je ne sais pas si je ne préfère pas une mort drôle à une mort douloureuse. Je ne veux pas souffrir en quittant la vie. Je veux démissionner à l’amiable. Sans heurt. Après négociations musclées mais raisonnables. De préférence, pas de menace. Pas de harcèlement. Pas d’intimidation. Pas de violence. Si le type qui gère les entrées et sorties de stocks des êtres humains sur Terre me laissait le choix, je lui demanderais de ne pas me faire sortir par la voie du feu. La pire de toutes. En tous cas, celle qui me fait vraiment peur. Car le feu n’est pas un élément avec lequel j’aime jouer. Il m’inquiète tellement que je ne peux pas quitter une pièce s’il est en activité. Dans la cuisine. Sur la table du salon. Sur la mèche d’une bougie parfumée. J’ai peur. J’ai l’image de la cheminée de la maison de mon enfance dans laquelle mon père enfournait des bûches énormes. Des bûches comme des arbres nains. Des bûches lourdes comme des enclumes. Des bûches qui terminaient dévorées par les flammes. Rongées. Vidées. Désossées. Noires. Légères comme des morceaux de polystyrène protégeant des panoplies de petit chimiste. Le feu mange le poids. Le feu peint les choses en noir charbon. Le feu supprime les formes. Le feu avale la beauté et la vie. Le feu impose une mort comme une rognure. Alors, mort ridicule ou mort douloureuse et grignotante ?

Retournons à mon monde. Mon monde. Le monde d’à l’intérieur de ma tête. Le monde de derrière mes yeux ouverts. Un monde où tout est net. Même sans lunettes. Un monde où l’humeur du ciel et la mienne se suivent comme deux amis en promenade. Brise d’été courant derrière pluie torrentielle. Soleil harassant se traînant et tentant de rattraper neiges hivernales. Nuages lourds main dans la main avec ciel bleu spasmodique. Un monde où je retrouve mes gentils fantômes. Mes rêves à portée de main. A portée de pied. A portée de cœur. A portée de courage. A portée de travail. Mes projets ratés. Plus nombreux que je n’ose l’avouer dans le monde réel. Projets bébés morts nés. En bocaux. Etiquetés. En ligne. Sur des étagères. Dans des rayons. Flottant dans le formol. Projets comme des pots de choucroute. Des boîtes d’haricots verts. De soja. D’asperges. D’olives vertes dénoyautées. Mes souvenirs drôles. En rafale. Innombrables. Comme autant de gravillons dans l’allée d’un pavillon de banlieue. Comme autant de fruits explosés et abandonnés sur la chaussée après le marché de Belleville. Comme autant de voitures qui passent au feu orange parce qu’il n’est pas encore rouge et que s’il n’est pas encore rouge, on peut encore passer même s’il n’est pas recommandé de le faire parce que le feu orange signale l’imminence du feu rouge et donc l’obligation de ralentir. Mes souvenirs tristes. Comme des perles précieuses. Rares. Etincelantes d’une beauté lumineuse. Aigus comme des aiguilles. Piquants comme le rouet du royaume de la Belle au Bois Dormant. La Belle au Bois Dormant. La seule princesse attirée par les machines à tisser. La seule princesse subjuguée par une activité de pauvre. Si l’histoire de cette pauvre sotte avait été écrite à présent, elle aurait sûrement été bouche-bée devant un lave-vaisselle. Ce qui prouve que la vie est bien faite. Ou pas. Un rouet n’est pas une machine plus intéressante ou plus « sexy » qu’un lave-vaisselle. Ou un sèche-linge. Ou une machine à pain.

… Bien bien bien ! Reprenons. Il est 23h06. Toujours debout. Je ne suis pas fatiguée. Je ne suis pas une grande consommatrice de sommeil.

J’ai toujours des heures de report d’un mois sur l’autre. Dont je ne me sers jamais. Parce que je n’en ai pas besoin. Dommage qu’il n’y ait pas moyen de se les faire rembourser. Ou de changer de forfait. Vivre plus longtemps réveillé. Je n’ai pas besoin de 8 heures de sommeil. De toute manière, que j’en consomme 4, 6 ou 8, cela revient au même pour moi. Exactement au même. Je me réveillerai de piètre humeur. D’humeur dégueulasse. D’humeur dégoulinante de nonchalance. Le réveil est une souffrance terrible. Le réveil. L’appareil. Rien que cela est une abomination de la nature. Une machine créée pour vous faire sortir de votre rêve délicieux par la porte de secours. Vous faisant traverser toutes les phases du sommeil au pas de course. Traîné par le col. Machine qui hurle sa bonne nouvelle : le matin est là. C’est un nouveau jour. C’est un nouveau monde. La mienne ne dit pas ça. La mienne couine sans vergogne une chanson de Ray Charles. Halleluia I love her so. Que j’aime beaucoup. Je me corrige. Que j’aimais beaucoup. Désormais je la hais. Je l’exècre. Dès que je l’entends ailleurs qu’au travers de ma machine de guerre, j’ai un sursaut. Halleluia I love her so. Appel de la bonne journée. Avant elle, j’ai tout essayé. Le bruit de sonar. Le klaxon. Le bip classique. D’autres chansons. Tout. J’ai toujours fini par tout rejeter. Aucun son ne me va. Tout simplement parce que l’idée de sortir du sommeil ne me convient pas. Déjà, l’entrée est compliquée. Je rechigne comme une enfant de 4 ans à m’enfoncer sous la couette. Recherchant tous les prétextes pour reculer l’échéance.

J’y vais dans 5 minutes.

Je finis de regarder le film.

Je trouve que c’est bien de se retrouver le soir pour discuter très tard.

J’ai acheté du papier à origami, tu ne veux pas tenter de construire une girafe et un panda ?

Je termine mon livre ennuyeux ainsi je pourrais en commencer un nouveau demain.

Je me demande si je ne vais pas prendre des cours de flamenco (ce qui m’oblige à rester sur l’ordinateur pour rechercher les tarifs en vigueur…).

Etcetera. Etcetera.


Je repousse l’heure du dodo des pieds et des mains. Puis, je m’épuise. Il est généralement vers 2 heures du matin. Mes yeux écarlates. Mes doigts fatigués d’avoir tapé les mots que ma bouche ne veut pas prononcer en public. Enfilage du pyjama moche. Tee-shirt noir X-Files dans lequel deux Cécile par Accident sous cortisone pourraient rentrer sans être serrées. Pantalon noir en éponge dont je ne supporte pas le contact avec les doigts. Avec lui je ne marche jamais les mains le long du corps. Pour éviter les contacts. Les faux contacts. Les frissons. Les coups d’électricité. Ensuite, j’ouvre mon lit comme on soulève la tranche de pain supérieure d’un sandwich. Je m’installe en rondelle de concombre. Et j’attends. Longtemps. Comptant les moutons de la ferme de mon monde privatif. Les chèvres. Les brebis. Les vaches. Les cochons. Les lapins. Je ne dépasse jamais le stade des lapins. Trop nombreux. Trop mouvants. Car les lapins de ma ferme personnelle ne sont pas en cages. Ils gambadent dans les pelouses en plastique. Mangent les mauvaises herbes en carton. Défèquent des boulettes en marbre. Ma ferme est le seul endroit du monde où le carton se transforme en marbre. Chouette. J’aime ma ferme. Je l’aime tant et si bien que je m’y installe un peu. Quelques temps. Le temps que mon réveil fasse son labeur quotidien : compter les secondes, les minutes et les heures. Attendant ses cinq secondes de gloire matinale. Me hurler dessus. Danser la carmagnole sur ma table de nuit devenue table de jour. Jouer de la cornemuse au pied de mon lit. 5. 4. 3. 2. 1. Coup de poing sur la tête. Silence de la machine à bruits. Silence jusqu’aux prochaines cinq secondes de gloire. 24 heures plus tard.

Moi. Les yeux soudés. Moi. Toute froissée. Toute coincée. Toute plissée. Semblable à un matelas pneumatique de piscine fraîchement sorti de son emballage. Rigide. Grinçant au moindre mouvement. Craquant au gré des pliements et dépliements de mes articulations endormies. Le pied qui traîne. Les cheveux qui tiennent debout, défiant ainsi les lois de la science et de la pesanteur. Le front marqué d’un sillon. Sillon qui a continué son chemin jusqu’à ma joue gauche légèrement rougie. Sillon creusé à l’aide de la plus puissante des pelles : le drap. Sillon qui va doucement s’effacer dans la journée. Je précise « doucement » car le sillon a pour propriété de ne se retirer que lorsque tous mes collègues ont pu se délecter de sa présence sur mon visage. Le sillon a besoin d’être flatté. Ouais.

Passage par la salle de bain. Coup d’œil dans le miroir. Soupir désespéré. Et la même phrase. Putain, la tronche. Tous les matins, la même phrase. Le même soupir désespéré. Je devrais probablement arrêter de me regarder dans le miroir au réveil. Mais je ne peux pas. C’est devenu rituel. Je suis superstitieuse. Je me dis que si je déroge à la règle, quelque chose va se passer. Quelque chose de mal. Evidemment. Je me relis. J’ai honte. Je suis folle.

Reprenons le récit. Y avait-il un récit ? Je ne crois pas. Après la salle de bain, la cuisine. Je me déplace dans l’obscurité. Je ne peux pas allumer la lumière. Je suis une albinos du matin. Comme les aveugles, je connais ma cuisine comme le fond de ma poche. Au millimètre près. Malheur à moi si un de mes colocataires zerbib sépharades décident de déplacer une tasse. Potentiellement un accident domestique. Machine à café. Capsule de café. Tasse naine pour Expresso. Cuillère dans le tiroir du bas, à droite. Sur le chemin de la table haute, j’attrape une serviette en papier qui fera office de set de table miniature. Je suis agacée par les ronds de café sur les tables. Je m’assois et reste en parenthèse. Presque une demi-heure. Demi-heure qui s’égoutte sans que je m’en aperçoive. Sans que je voie le début d’inondation. Et c’est à ce moment-là que débute mon vrai grand drame du matin. L’arrivée des « du matin ». Ceux qui sont au mieux de leur forme en début de journée. Ceux qui arrivent à parler de leur voix entière. Tandis que moi ne parvient qu’à récupérer qu’un raclement de gorge rauque. Plus proche du gémissement de phoque massacré à coups de machette et à 4 secondes d’une mort certaine que de la voix humaine. Ceux qui ont soudainement envie de tout vous raconter. Ceux qui se demandent pourquoi vous ne dîtes rien. Ceux qui se moquent de vos yeux battus. Ceux qui allument la lumière aveuglante. Ceux qui claquent des talons. Ceux qui sont tellement à l’heure qu’ils ont le temps de cirer leurs chaussures. Ceux qui vont d’ailleurs profiter de leur avance pour passer déposer leurs vêtements au pressing. Ceux qui remarquent les premiers le sillon du drap. Et en rient. En vous montrant du doigt. Ceux qui veulent vous faire des bisous avant de partir. Ceux qui insistent sur le fait que vous vous couchez trop tard. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi vous ne vous couchez pas plus tôt. Ceux qui n’ont pas le souci de ne pas vouloir se coucher pour ne pas être demain. Ceux qui sont heureux d’être le serf de quelqu’un d’autre. Ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse prétendre à autre chose. Ceux qui chantent. Généralement ce qui va faire le tour de votre tête toute la journée. Je chante. Je chante soir et matin. Je chante sur mon chemin. Viser la lune, ça ne fait pas peur. Des chants faux et fragmentaires. Des chants qui résonnent et font mal. Aussi mal que de se retourner un ongle. Aussi mal que de se prendre un boomerang sur le retour en pleine tête. Aussi mal que d’entendre Show Must Go On chanté par la troupe des Enfoirés.

Je ne supporte pas les « Du matin ». Leur odeur de frais. Leur senteur de printemps. Leur côté « fanfare du 14 juillet ». Leur envie de conquérir le monde. Car, selon eux, il appartiendrait à ceux qui se lèvent tôt. La question que j’aurais envie de poser aux « du matin » est la suivante :

Vous en faîtes quoi du monde après 22h30 ? Parce que vous êtes couchés après 22h30 ! Pour être frais le matin, obligatoire de se mettre au réfrigérateur à la nuit tombée ! Avec un masque réparateur à la fleur de goyave qui plus est ! Eh bien le monde… Le monde… Il s’éclate. Sans vous. Il est réanimé par les yeux cernés et les sillons au front. Alors ! Est-ce pour cela que je débarque dans vos chambres à 1h du matin en vous expliquant qu’il court ? Qu’il court sans vous. Ah ah ah. Qu’il est pourtant le seul endroit où vous seriez vraiment libres et indépendants. Maîtres en vos châteaux. En vrai. Dans le vrai monde. Non ! Car chacun voit midi ou minuit à sa porte. Enfin je crois.

… Je vais m’arrêter là pour aujourd’hui. Car j’ai des choses ennuyeuses à faire. Vous souhaite néanmoins un excellent week-end. Vous recommande de ne pas manger de choux rouge au vinaigre de framboise car cela fait mal au ventre (ce qui ne rend pas très désirable…).

A bientôt les gens ! A mercredi !

C.P.A.

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