Faire la queue devant le Musée d’Orsay

Bonjour les gens !

Vendredi. Joie. Félicité. Jour de paie. Dépôt du chèque, signé de mauvais cœur par le patron, au guichet de l’agence Société Générale la plus proche. Le lendemain, achat sans complexe de bêtises en tous genres. Bêtises dont je regretterais l’acquisition quand « la bise [sera] venue », pour paraphraser Monsieur de la Fontaine… Bleau. « Jean de la Fontaine… Bleau » était la grande blague de ma sœur lorsqu’elle avait 5 ou 6 ans. Elle la dégainait dès que mon frère ou moi-même récitions une des fameuses fables à Mimiche. Mise en situation.

J’ai 7 ans. Il me manque deux chicots à deux points stratégiques de ma jeune bouche. Je suis assise à la table de la cuisine, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs. Comme si c’était pique-nique tous les jours. Comme si c’était pique-nique à toutes heures. Ma mère est debout prêt du four auquel elle jette un œil distrait de temps en temps, mon cahier, protégé d’une couverture jaune transparente à rabats, dans les mains. Moi, bonne fille disciplinée, je récite sans une hésitation. Sans trébucher. Avec des intonations. Avec l’envie de créer des effets et du suspense. Cela fait sourire Mimiche. J’aime bien faire sourire Mimiche. J’arrive à la fin du texte. Le corbeau, honteux et confus, jura mais un peu tard, que l’on ne l’y prendrait plus. Ce à quoi je rajoute, le torse bombé de fierté : Jean de la Fontaine… Et c’est ici que la sœur, à l’époque miniature, entrouvre la porte de la cuisine en criant de sa voix aigue et mal définie : Bleau !

… Cette blague enfantine nous a fait rigoler un moment. Nous a fait sourire. Nous a fait soupirer. Nous a légèrement agacés. Nous a franchement énervés. Puis finalement, a fini par ne plus avoir le droit de cité dans la maison Zerbib. Les blagues les plus courtes sont les meilleures, paraît-il. Bien que quand on y pense, il est rare de trouver une plaisanterie plus courte que « Fontaine… Bleau ! »… Et de moins drôle également. Mais ça, c’est un autre sujet.

Bien. Je suis un peu confuse aujourd’hui car j’avais prévu de vous parler d’art et de culture mais que je ne le peux pas. Hier soir, j’ai voulu aller voir l’exposition « Crimes et Châtiments » au Musée d’Orsay. J’ai voulu. Malheureusement, la vie, le destin et l’organisation quelque peu anarchique de ce haut-lieu de la culture française en ont, de concert, décidé autrement. Incontestablement. Pourtant, tout avait bien commencé. Il faisait beau. Je me promenais en débardeur. J’étais partiellement aveuglée par le soleil. La brise imbibée de la Seine incurablement polluée se jetait sur ma peau dénudée. Assise sur le socle d’une statue en forme de bête à cornes énervée, j’attendais ma sœur. 19h32. 2 minutes de retard. Elle finit par arriver et c’est ainsi que nous pûmes prendre place dans la file d’attente. Une file d’attente en colimaçon aussi longue et compacte que celle qui conduirait à un manège de Disneyland en période estivale. Les oreilles de Pluto, Mickey, Minnie & co. en moins. Et c’est heureux. Une file d’attente épuisante. Une file d’attente avançant à hauteur de 2 pas par tranche de 20 minutes. Une file d’attente dans laquelle personne n’a envie de se décourager. Une file d’attente de gens motivées pour aller voir des tableaux. Après le boulot. Après le stress. Après les transports. Après le déjeuner indigeste en barquette du traiteur chinois. Après les mails incendiaires. Après le collègue de bureau qui refoule du gosier. Après la machine à café en panne. Nous avons affaire à une file d’attente de gens prêts à tout pour se détendre. Pour oublier. Pour souffler un coup. Ou deux. Dans cette fameuse file d’attente, ma sœur et moi sommes prises en sandwich entre deux groupes de personnes. Premier groupe : ceux de devant. Un homme de 45 ans avec un tatouage du logo de KFC. Preuve par l’image.

… En tout cas, ça y ressemble beaucoup. Non ?

Bref. Une jeune fille de 22 ou 23 ans. Qui pense être d’une beauté à la fois naturelle et fatale. Pratiquant le « coiffé avec désinvolture », le « désaccordement des couleurs et des motifs », la moue boudeuse à la Bardot suivi de très près par le sourire « gueule ouverte » à la Jeanne Moreau dans « Jules et Jim ». En voilà une qui, à mon avis, va beaucoup trop aux séances Ciné-club du Quartier Latin. Si cela se trouve, l’an prochain, elle va découvrir Fanny Ardant et parler d’une voix suave et lascive. Allez savoir… A côté d’elle, un type sans visage, sans âge et sans voix. Un type sans intérêt dans la mesure où ma sœur et moi n’avons pas trouvé de biais pour nous en moquer. Vous l’aurez compris, la moquerie reste l’un des petits jeux de patience favori du Zerbib en période d’ennui ou d’attente.

Et ce petit jeu a été bien alimenté lorsque nous avons remarqué nos camarades d’attente de derrière. Le deuxième groupe. Un homme et une femme. Entre 30 et 37 ans. Ce que j’appelle un « pré-couple ». Selon mes estimations et les bribes de conversation que j’ai pu écouter, ils se rencontraient pour la deuxième ou troisième fois. Elle travaillait dans la communication et avait une expérience « très enrichissante » dans un cabinet interministériel. Lui était un laborieux du CNRS. Avait une activité assez obscure à base de gestion de personnels et de statistiques. Rien compris. A l’inclinaison de tête persistante de la fille, j’ai la bizarre impression de ne pas avoir été la seule à n’avoir rien saisi. Quoiqu’il en soit, il avait l’air content d’être là. Toujours selon moi, c’est elle qui lui avait proposé de venir. Elle était bien habillée et maquillée avec étude. Elle avait prévu l’éventualité d’un oui. Lui, probablement moins prévoyant, était venu habillé dans son état naturel. Avait tenté la décontraction en ouvrant un bouton de sa chemise et en ôtant sa cravate. Une forte odeur de parfum pour homme hyper mentholé indiquait que le garçon avait tenté de dissimuler la sueur de la journée. Leur affaire allait bon train. L’un et l’autre se racontaient. Leur enfance, leur adolescence, leurs études, leurs expériences, leurs moyens de transport, leurs cartes oranges, leurs collègues et des dizaines d’autres sujets. L’un et l’autre rivalisaient d’ennui profond et de banalités inquiétantes. Investissement dans la pierre. Changement de cap. Comment Maman a accepté de m’acheter un scooter pour mes 17 ans. Ce qui ne nous rajeunit pas. Les amis de notre âge qui se marient. Les amis de notre âge qui ont des enfants. En substance et en sous-texte, l’expression d’une peur de trentenaire célibataire. L’angoisse de finir seul. De ne pas avoir tout vu. De ne pas avoir tout lu. De ne pas avoir tout eu. D’avoir raté quelque chose. D’avoir laissé passer sa chance.

Ma sœur et moi avons fini par arrêter d’écouter et d’observer nos voisins d’attente. Décidées à nous centrer sur nos propres problématiques. Nos propres banalités. J’imagine que nous aussi avons été écoutées et critiquées à mi-voix. C’est la règle du jeu. Et quand on veut jouer à se moquer et à critiquer, il faut savoir être fair-play.

20h00. Nous entrons enfin dans le musée. Deux guichets. Un occupé par une dame de 40 et quelques années. Complètement submergée. 150 personnes entassées en stand-by depuis 1 heure. Foule compacte tremblotante d’impatience. Petite dame rougissant de suractivité. Tournant régulièrement la tête vers sa collègue complètement inactive du deuxième guichet.

Le deuxième guichet. Tenu par une jeune fille indolente, affalée et à deux doigts de s’écrouler sous le poids de sa nonchalance. Personne ne lui achète de billet. Je m’y rends et lui demande si je peux acheter mes places ici. Uppercut verbal : Pas si vous avez plus de 25 ans. Je tente le tout pour le tout : Oh mince alors ! J’ai 26 ans… On ne peut pas faire une petite dérogation ? Réponse : NON. Si je l’avais mieux connu, elle aurait sûrement rajouté un Crève ou un Va mourir. Je suis donc retournée dans la file de la pauvre caissière submergée. Pendant ce temps là, la jeune fille discutait au téléphone, commandait sa bouffe chez le traiteur, prenait rendez-vous chez la manucure et réservait son billet de cinéma sur Prompto. Ce qui prouve une chose : le jeune de moins de 25 ans ne vient pas au musée d’Orsay le jeudi soir. Il faut dire que le jeune a mieux à faire. Il révise ses examens. Il va au cinéma. Il va boire des bières dans des pubs irlandais. Il va guincher au Baron et au Madam. Il travaille en tant que serveur, prospecteur téléphonique ou encore… caissier dans des musées nationaux. Le jeune de moins de 25 ans n’a pas que ça à faire que d’aller visiter des expositions angoissantes en nocturne. Le jeune de moins de 25 ans ne mérite donc pas de caisse spéciale. Voilà c’est dit.

20h50. Je suis à 4 personnes de la caisse. Une voix s’élève dans le haut-parleur. Inaudible. Le tatoué devant moi se retourne vers la Bardot de Prisunic avec stupeur. « Crimes et Châtiments » est « SOLD OUT ». Nous regardons la caissière affolée continuer à vendre des tickets. Nous lui signalons l’information. Elle ne comprend pas. Téléphone à tous les services. Ses yeux expriment angoisse, peur et incompréhension. Elle se lève et prononce comme une sentence la phrase suivante : les tickets pour l’exposition ne sont plus en vente depuis une heure. L’intégralité de la file se cherche du regard. S’indigne. Laisse exploser sa colère au visage de la caissière. Caissière qui quitte son poste. Suivie de sa collègue feignante. Tout le personnel disparaît. Le public stupéfait reste totalement en carafe. Ne sachant plus quoi faire. Pas prêt psychologiquement à rentrer chez sa mère. Demeurant là. Ne bougeant pas. Certains criant plus fort que les autres car des billets leur ont été vendus et que personne n’est là pour les rembourser. Les gens se parlent enfin. Se répétant les mêmes phrases.

Pourquoi ne pas nous avoir prévenus si tout était complet ? Pourquoi nous avoir fait attendre pour rien ? Pourquoi personne ne vient s’excuser ? Pourquoi personne ne veut nous parler ? Pourquoi nous ont-il abandonnés ? A qui peut-on se plaindre ? Comment un musée ne peut pas savoir les limites de son lieu et vendre pour vendre ? Comment se fait-il qu’il y ait encore de la queue dehors ? Pourquoi personne ne prévient les gens de l’extérieur ? Pourquoi aucun employé ne prend d’initiative ? Pourquoi ?

Ce sont des questions légitimes, je trouve. Nous sommes en France. Un pays où le patrimoine est richissime. Où il doit être mis en valeur et à la portée du public. Mon expérience d’hier me laisse à penser que le Musée d’Orsay ne remplit pas cette mission. Pas correctement en tout cas. Les visiteurs sont prêts à payer le prix nécessaire pour, non seulement contempler de la beauté, mais aussi permettre le bon entretien de celle-ci. Le personnel de ce musée s’en moque éperdument. Ce genre d’attitude et de comportement est lamentable et potentiellement dangereux pour l’avenir des institutions culturelles en général. Mon raisonnement sur la question fera un jour l’objet d’un de mes articles.

Mais pas aujourd’hui. Car je n’ai plus de temps. Je dois partir déposer mon chèque, signé de mauvais cœur par le patron, à l’agence Société Générale la plus proche.

Je vous souhaite un magnifique week-end. Ne vous encourage pas du tout à vous rendre au Musée d’Orsay que je déteste car c’est une ancienne gare (oui ce n’est pas un argument mais c’est comme ça !). Vous incite à courir au Louvre qui est un lieu idéal pour se perdre en s’émerveillant. Vous envoie des bisous et des câlins parce que… Parce que.

A bientôt les gens désirables ! A mercredi prochain !

C.P.A.

Une Réponse to “Faire la queue devant le Musée d’Orsay”

  1. marc o Says:

    Ah ben non, je ne suis pas d’accord, le Musée d’Orsay est quand même bien plus agréable que le Musée du Louvre – certes on s’y perd moins facilement, mais la lumière, la lumière ma petite demoiselle… De l’avantage d’avoir été une gare dans une autre vie. Et puis La Pie, de Monet, et Vue des Toits de Paris sous la neige, de Caillebotte… Les impressionnistes sont tout de même impressionnants. Et bizarrement, dans mon expérience, beaucoup moins de queue à Orsay – tous les touristes veulent d’abord voir Mona Lisa n’est-ce pas? Et puis tu peux prendre la Carte Jeunes (jusqu’à 28 ans si mes souvenirs – lointains – sont bons), et tu iras quand tu veux, et gratuitement, et en faisant moins de queue. Argh, c’est malin, tiens, j’ai envie d’aller au Musée d’Orsay maintenant…

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