Une histoire de vomi ou la force de la mémoire sensorielle

Bonjour les gens !

Ce mercredi est un jour exceptionnel. A petite échelle. A toute petite échelle. A l’échelle de ce blog noyé dans le flot ininterrompu des données de l’outil Internet insomniaque. En effet, l’article d’aujourd’hui est un vieux texte. Ecrit il y a un an. A l’époque où je n’osais pas imposer mon horrible prose au monde de derrière mon écran d’ordinateur. Je l’avais gardé en sécurité. En cas de problème. En cas de flemme. En cas de manque d’inspiration. En cas d’imprévu. Le problème, la flemme, le manque d’inspiration et l’imprévu ayant décidé d’organiser une barbecue party dans ma tête, je me suis dit que le moment de le sortir de sa cachette était venu. C’est une bonne occasion. Il me semble. D’autant que j’ai voulu soudoyer ma fratrie pour qu’elle débarrasse la table du dîner à ma place et avoir plus de temps pour écrire… Et qu’elle a refusé. J’ai tout essayé pour avoir ses faveurs. J’ai proposé de manger tous les yaourts périmés du réfrigérateur. De lui ouvrir son courrier. De lui nettoyer ses lunettes (car le Zerbib Sépharade a la vue basse). De l’amuser par des grimaces et des calembours de bon goût. Rien n’y a fait. La fratrie a tout refusé. La fratrie n’a pas voulu me donner le temps d’écrire un article tout neuf et tout frais. Bande de salauds.

Je vous prie donc de bien vouloir trouver ci-joint le dit article archivé, dépoussiéré et polishé pour l’occasion de ce divin jour du mercredi 12 mai 2010.

Aujourd’hui, je souhaiterais vous parler d’un sujet un peu… délicat. D’aucuns diront « dégueulasse », « crade », « sale », « écœurant » et j’en passe. Il s’agit… fabriquons un peu de suspense… Histoire de rendre cette chronique pleine d’attraction. Pour ceux qui ont naturellement chaud, je vais vous répondre tout de suite. Non, nous n’allons pas parler de sexe. Parce que je ne parle jamais de ce que je ne connais pas.

… Euh. Raclement de gorge gêné. Silence laborieux. Pardon. Tâchons de reprendre. Et de vous faire oublier la phrase précédente. Difficile. Mais pas impossible. Grâce à mon sujet relevant des « humeurs » (au sens premier du terme) humaines. Sujet dont j’aime (bizarrement) beaucoup parler. J’ai nommé… le vomi. Oui je suis une fille et j’ai une attraction folle pour le vomi. Je n’ai pas dit que j’appréciais le vomi ou bien en sécréter moi-même. En parler me suffit largement. Je suis intarissable. Et pour une fois, je peux vous expliquer pourquoi. Ce qui est rare.

En fait, pendant quelques années, j’ai fait du théâtre. Vous allez voir, il y a un rapport. Donc. J’ai suivi un cours professionnel utilisant avec un zèle absolu (pour ne pas dire extrémiste) la méthode Stanislavski. Ecole russe. Mais également américaine. Actor’s studio. Lee Strasberg. Parmi les nombreux exercices techniques proposés et qui étaient censés faire de nous des acteurs « vivants » et inspirés, il y avait les séances de « Mémoire Sensorielle ». Mémoire sensorielle. Cela fait penser à un nom de conférence sur la méditation et les techniques de relaxation bien-être. L’encens. Les huiles essentielles. Point du tout. La mémoire sensorielle est un exercice durant lequel l’apprenti comédien tente de recréer grâce à ses sens des objets, des lieux ou des personnes.

Un exemple : une tasse de café. Il faut imaginer la tasse, la voir, dans le détail. S’il y a des éraflures. Si elle est blanche. Sa taille. Si elle est accompagnée d’une soucoupe. Son poids. Nécessité de prendre en main l’objet imaginaire et de se souvenir du contact. De la chaleur. De l’odeur. La sensation du liquide noir sur les lèvres. Le goût du café. Est-il serré ou allongé ? Un ou deux sucres ? Tous ces détails additionnés les uns aux autres permettant de rendre « réel » (ou en tout cas, le plus réel possible) un objet qui n’est pas là. Bien. Sauf qu’un jour la séance a été dure. Il fallait que nous travaillions sur un objet plus sophistiqué. Comme j’étais de ces élèves mal peignés qui faisaient un peu tout ce qu’ils pouvaient pour se démarquer, j’ai choisi de reconstituer une flaque de vomi de Nouvel An. Car c’est très spécifique. Les deux sortes de vomi existantes (le vomi du Nouvel An et le vomi lambda) ont tout de même un point commun, et non des moindres : son aspect lors du contact avec une surface plane de type goudron, béton, carrelage et parquet. Cela prend une forme généralement « circulaire-éclatée-ensoleillée ». Un rond ou un ovale granuleux. Et des rayons plus liquides. De la même couleur néanmoins. On trouve des résidus décolorés de ce qui a été mal ou trop peu mâché. Ramollis. Pas forcément aisé à identifier. Les seuls aliments reconnaissables sont ceux qui étaient durs au départ. Les bonbons. Ressemblent à des minuscules bouts de verres brisés. Tous les vomis ont une odeur proche. Ce qui est étrange quand on y réfléchit bien. En dépit de l’effort culinaire, du temps pris pour le choix des bons produits et de la qualité de la cuisson, rien ne ressemble plus à un vomi qu’un autre vomi. Vomi de Mac Donald’s contre vomi de Fauchon. Vomi de KFC contre vomi de Ladurée. Vomi de Pizza Pino contre vomi de Hippopotamus. Vomi de Choucroute maison contre vomi de filet de cabillaud aux petits légumes surgelés. Vomi de salade de tomates du jardin contre vomi de Saladière de Saupiquet. Match nul odorant. Dans tous les cas, le vomi reste aigre. Pique le nez. Sent l’intérieur du corps. Le sang. L’urine. L’excrément. La bile. La salive. Tout mélangé. Au curry. A la lavande. Au chou-fleur cuit à la vapeur. Même quand on mange sans sauce, le vomi est à la vinaigrette. Forte. Chargée en moutarde, en ail ou en vinaigre de vin rouge. Habité de mie de pain imbibée de tout. De tout ce qui flottait dans l’estomac depuis des heures. Gonflé comme un noyé repêché dans le lac de Créteil. Lourd. Spongieux. Compote de mauvais goût. Faite sans conscience.

Et la couleur. Oscillant de blanc à jaune foncé. Marron parfois. Et ce « parfois » intervient au Nouvel An. Vous comprenez sans doute pourquoi. Tout le monde a l’envie d’offrir et de manger du chocolat. Des Pères Noël, des Saints, des petits Jésus et des œufs avec des surprises dedans. Chocolat au lait. Evidemment. Mine de rien, ça habille le vomi d’une tenue de fête. Marron. Presque uniforme. Le champagne et le gin Tonic aidant, la substance est plus liquide, l’aspect plus sexy. Brillante. Comme des chaussures vernies. Les bulles se sont cependant faites la malle. Dommage. Une flaque vivante aurait été plus festive.

… Voilà ce à quoi j’ai pensé pour « faire exister » mon vomi imaginaire de Nouvel An. Image, odeur et son de l’impact sur le sol. Tout m’est revenu. Comme un souvenir d’enfance traumatisant et persistant qui ne voulait pas me lâcher. Vinaigrette. Mie de pain. Mélange de lavande et de fromage fondu. Sauce au poivre. Fumée de cigarette. Champagne trop aéré. Thon à la catalane. Moelleux au chocolat mal cuit. Dégoulinant. Fond de bouteille de vin rouge en plastique. Pneu chauffé. Coca Cola sans bulle et chaud. Trop de données dans ma tête. Des suées soudaines et incontrôlables. Mon cœur se soulève et se retourne au même rythme que mon estomac. Je quitte la séance de mémoire sensorielle pour réaliser un vomi lambda certes mais plus réel que mon vomi de Nouvel An.

Force de la pensée. Force de persuasion. Pouvoir des sens et des souvenirs. Au service du théâtre moderne mais non subventionné. On peut le dire : l’art c’est la vie. Et le vomi.

Ca sera tout pour moi… Je peux partir maintenant que j’ai définitivement annihilé mes chances de devenir une personne désirable.

A bientôt les gens !

C.P.A.

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