A la porte du Nigéria

Bonjour les gens !

Mercredi 2 juin 2010 : journée de bilan. J’ai jeté un œil rebondissant sur les murs de ce blog. Pour éviter de me répéter. Pour éviter de vous ennuyer. Pour éviter de m’ennuyer. Pour éviter vos éventuels mails d’insatisfaction. Agrémentés de smileys aux bouches parenthèses à l’envers. Aujourd’hui, je voulais vous parler (de nouveau… Car j’en ai déjà parlé !) de mon sujet préféré entre tous : l’attente. La vie en stand-by.

En tant qu’ancienne stagiaire précaire et cheminot au service de l’industrie cinématographique, j’ai longtemps attendu dans des lieux divers et variés.

Attendre des documents. Attendre une personne. Attendre son tour. Attendre des vêtements. Attendre une décision. Attendre une signature. Dans des boîtes de production. Dans des halls de métro. Dans des bureaux de poste. Dans les services de presse de marques de luxe. Dans des studios d’enregistrement. Dans des institutions régionales. Nationales. Européennes. Partout. Dans des ambassades. Car en tant que cheminot débutant, vous organisez beaucoup de voyages. Pour des dizaines de personnes. Dans le monde entier. Dans le meilleur confort possible. Vous devenez un voyagiste. Voyagiste qui ne pourrait jamais aller plus loin que Paris. Région parisienne, dans le meilleur des cas. Pour la grande promenade, il vous faudra patienter encore un peu. Dans des salles à cet effet. A la porte des pays. Obtenir des laissez-passer. Regarder les autres traverser la frontière et découvrir de nouveaux horizons sans vous. Inde. Liban. Pakistan. Etats-Unis. Afghanistan. Argentine. Gabon. Nigéria.

… Le Nigéria. Parlons-en. L’Ambassade du Nigéria. Parlons-en. Probablement l’un des lieux les plus drôles de la place de Paris. Joli quartier. Avenue Victor Hugo. 16ème arrondissement. Drapeau en berne devant le bâtiment. Une sonnette. J’appuie dessus légèrement. Pas de réponse. J’insiste un peu plus. Pas de réponse. Je sors mon portable. Nous sommes le 3 février 2007. 9h30 pile. Heure d’ouverture. Le froid tentant par tous les moyens de percer les mailles de mes vêtements, je me dois de réitérer. Le doigt collé sur la sonnette. 5 secondes. Bien pleines. Et miracle. La lourde porte en chêne pousse un gémissement électronique et inquiétant. Je l’ouvre grâce au poids de mon corps entier. Je m’engouffre à l’abri. Abri réfrigérateur. Vraiment pas mieux qu’à l’extérieur. Sur la gauche, on entend de la vie. On entend de la sonnerie de téléphone. On entend de la sonnerie de standard. On s’y approche avec prudence.

Deux hommes derrière un comptoir. Portant bonnets et manteaux. S’adressent à vous en anglais. Ambassade du Nigéria en France. Parle en anglais. Tout ça est d’une logique qui me dépasse légèrement. Mais peu importe, je me dis avec candeur que cela me permettra de pratiquer la langue. Sauf que. Il y a toujours un « sauf que ». Surtout dans les ambassades. Les portes du monde. L’anglais du Nigéria n’est pas de l’anglais. Pas l’anglais que vous apprenez à l’école. Celui que vous entendez sur les K7 de cours, les films en VO ou lorsqu’un touriste vous demande s’il peut aller de Châtelet les Halles à la Défense à pieds en moins de 30 minutes. Non. C’est ce que j’appelle de l’anglais « pour rire ». Celui dont vous vous dîtes qu’il ne va pas durer.

Exemple de situation d’anglais « pour rire » : 2 janvier. Prise de résolutions pour la nouvelle année qui commence (avec une grosse cuite). On fait le point sur ce qu’on veut améliorer chez soi. Et plus particulièrement sur ce qu’on doit faire concrètement. Réduire le débit de boisson. Faire du sport. Arrêter de manger entre les repas. Appeler les amis un peu oubliés sans raison. Reprendre des cours de piano, de guitare, de danse, etc. Perfectionner son anglais. Nécessité d’une pratique régulière de la langue. Parler. Oui mais avec qui ? Donc vous en parlez autour de vous. Et là, ce n’est pas une surprise : vous êtes une dizaine dans le même cas. Reprenant la stratégie d’apprentissage Berlitz, vous décidez de concert de faire une à deux fois par semaine des « Tea Times » pour deviser shakespearien. Dès la première réunion, personne ne tient au-delà d’une dizaine de minutes (pour les résistants). Une hésitation. Un accent de travers. Une tentative d’explication avec d’autres mots. Et c’est l’éclat de rire général. Et il en est fini de l’anglais et de la belle résolution du 2 janvier.

C’est cela, l’anglais « pour rire ».

L’employé de l’Ambassade du Nigéria parle l’anglais avec un tel détachement et un accent tellement inhabituel qu’on s’attend à un éclat de rire de sa part. On le regarde donc avec une attente particulière. Le sourire aux lèvres. Rien ne se passe. Non seulement rien ne se passe mais en plus, il vous confisque votre portable qu’il vous échange contre un bout de carton numéroté pourri. L’accompagne d’un autre papier numéroté également. Détermine votre tour de passage. Comme à la sécu. Comme à la poste. Comme dans tous les lieux où on justifie la lenteur du traitement des dossiers par des numéros. Bref. Numéro 82. Entrée en fanfare dans la salle d’attente à demi vide. Une poignée de personnes en manteaux. Il fait la température du dehors dans le dedans. La faute à une porte fenêtre ouverte. Je me dirige vers elle pour lui apprendre la politesse et à la fermer. Je me fais rappeler furieusement à l’ordre et suis priée de m’asseoir. Je réenfile mon bonnet pour éviter que mes cheveux ne gèlent sur ma tête. Je regarde le tableau des passages. Numéro 78. 78. 79. 80. 81. 82. Plus que 4 personnes. Sur le papier. Parfait. J’en ai pour 30 minutes. Du moins c’est ce que je me dis. Je regarde le lieu. Bel espace. Vraiment. Néanmoins donnant l’impression d’avoir mis le pied dans une faille spatio-temporelle. Si ça se trouve, sous mon manteau, une chemise à fleurs et un pull en peau de mouton. Années 70 à mort. Rideaux ternes en voile de mariée. Des canapés marron en vieux cuir tachetés de petits ronds plus foncés. Comme de vilaines verrues. En relief. Cela me fait hésiter à poser les mains dessus. Des tapis de sol à poils longs. Comme des cheveux de leader hippie. Des chaises de bureau d’époque. En cuir marron clair. Armature en fer brillant. Peur de s’asseoir dessus, d’être kidnappé par une époque.

Le vent toujours. Glacé. S’infiltrant avec sournoiserie. Je compte les gens en stand-by. 16 personnes. 4 numéros. Je ne comprends pas le calcul. J’essaie de fabriquer des familles et des groupes d’amis en les regardant. Impression étrange qu’ils se connaissent tous. Une sonnerie. Je regarde vers le panneau d’affichage. Rien n’a bougé. C’est celle de la porte. Un jeune homme arrive. Serre la main des deux standardistes. Et rentre dans la salle de délivrance des visas. Sans numéro. Sans attente. Une bonne demi-heure. Ressort mort de rire avec un employé. Sortent ensemble de l’Ambassade. Encore une heure. Je ne sens plus mes doigts. L’enfant d’une des attentistes a pris le parti de venir me faire lire son livre d’images. Aime ma façon de faire le lion et rit à s’en tordre en deux. La maman ne cesse de le récupérer. Mais à peine le dos tourné, il se jette sur mes genoux dans un « encore » chaque fois plus puissant et aigu. N’en pouvant plus, je vais à l’accueil réclamer mon téléphone. Mes collègues doivent savoir dans quel enfer blanc j’ai été envoyée. Refus catégorique. Sinon on me retire mon numéro et je recommence la queue. Retour de l’employé avec un café. Discute 5 minutes avec ses camarades de l’accueil. Ils font du français pour rire. Se font réciter les saisons. Ne comprennent pas le « n » de mot « Automne ». Se demandent s’ils doivent le prononcer. Un des attentistes se lèvent et décident de les aider. Cours de phonétique. Tentative de négociation pour passer dans les 10 minutes. En vain. L’attentiste retourne à sa place. Et s’endort d’ennui et de dépit.

Le plus jeune attentiste fait des siennes. Escalade une table basse en bois exotique qui tangue et s’écroule. L’enfant montre sa capacité à faire varier son organe vocal sur 7 octaves. Les vitres de toutes les portes fenêtres prêtes à exploser. Sous pression. La mère honteuse met une fessée au petit chanteur d’opérette. Hurlements redoublés. Empathie de toute l’assemblée pour la mère lorsque l’un des hommes de l’accueil se plante devant elle avec un regard sévère. Silence lourd. Tranché par le son de la télévision. BBC. Mauvaises nouvelles de partout dans le monde. Des pleurs et du désespoir dans le poste. Le froid pénétrant toujours présent. Mains douloureuses. Yeux vitreux. Tous les attentistes assis en suspension. Prêts à s’éjecter de leurs sièges à l’appel de leurs numéros. Peur de le rater. Formulaires, photos et toutes les preuves possibles dans les mains. Vérification régulière. Personne ne veut avoir attendu pour rien. Pour un oubli ridicule. De nouveaux arrivants échevelés. Croyant trouver un abri. Mais déchantant très vite.

Toujours numéro 78. Une heure et trente cinq minutes d’attente. Je me sens partir dans la lumière chaude de mes rêves. Ma tête part en arrière et cogne contre le mur. Un bibelot se décroche. Une chute. Sursaut. Immobilisation. Tous les attentistes me regardent comme si je venais de jeter mon slip par la fenêtre. Sans bouger, je pose mes yeux en oblique. Vers le sol. Vue sur le drapeau du Nigéria échoué sur le sol. Je ne respire plus. Les employés n’ont rien remarqué. Les attentistes compatissent. Car il faut le savoir, l’expérience de la salle d’attente d’ambassade créé du lien. Sans rien se dire, on sait ce que vit l’autre. On sait que rien ne marche en une seule visite. Je me penche doucement. Tout doucement. La main sur le sol. Je tire le drapeau comme un cadavre. Doucement. Le glisse sous le canapé vérolé sur lequel mon séant s’est sclérosé depuis plus de 2 heures. Sourires de part et d’autres. Une jeune fille me félicite de ma réactivité d’un pouce en l’air. Sonnerie. La dite jeune fille se dresse tel un coucou suisse annonçant midi. S’engouffre dans la salle du fond. Salle des visas. 10 minutes. En sort en pleurant. Doit revenir après-demain. Elle sait qu’elle devra prévoir un pull de plus et des moufles.

Numéro suivant. Un jeune homme arrivé après moi se lève. Un mystère incroyable n’est ce pas ? A l’Ambassade du Nigéria, les numéros sont distribués comme au loto. Pas d’ordre. Toi et ta chance. Je dois ne pas avoir beaucoup de chance. Pas grave. Sonnerie. Une nouvelle recrue attentiste. Serre la main des cerbères de l’entrée. Décontraction. Salue la moitié de l’assemblée. Je me dis que tous ces gens attendent ici peut-être depuis des années. Au point de se faire des amis. Si cela se trouve, le petit chanteur d’opérette révisera ses cours de chimie dans cette salle. Peut-être que rien n’est à obtenir. Juste attendre son tour.

Encore une heure qui passe. Je ne vois plus rien. Il y a encore quelques personnes mais je ne les vois plus. Mon numéro. Je rate l’examen d’entrée. Je suis sommée de revenir après demain. Je ne pleure pas. Je pense à la jeune fille au pouce en l’air. Je me dis que je la reverrais sûrement. On discutera peut être pour oublier l’ennui et le temps qui court sans nous. Peut-être.

… Et c’est fini pour aujourd’hui. Je vous souhaite de savoir rester désirables. Dans une salle d’attente, cela peut toujours servir.

A bientôt les gens ! A vendredi !

C.P.A.

2 Réponses to “A la porte du Nigéria”

  1. marc o Says:

    et alors, après demain, il s’est passé quoi?😉

    • Ben après demain, il s’est passé que je suis retournée… J’y suis encore restée 3 heures. J’ai revu ma camarade refoulée ainsi que quelques autres qui l’ont été après mon passage de l’avant veille… Ca a créé des liens. La preuve : on est devenus tous potes et on se fait des soirées bières tous les jeudis soirs.

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