La blague de l’ancien temps

Bonjour les gens !

Une fois n’est pas coutume, je vous écris à la volée.

Je me suis expulsée de ma salle de cours. Une vraie salle de classe avec un tableau. Des tables. Des chaises. Des feutres Veleda qui sentent bon et font tourner la tête. Des chaises en bois. Des élèves attentifs avec des crayons de papier, des cahiers de brouillon, des stylos 4 couleurs et des polycopiés. Une maîtresse d’école avec une tête de maîtresse d’école. Le visage rond. Le sourire attendri. La voix douce mais énergique. L’articulation parfaite. L’écriture calligraphique.

Une fois dehors, je fends le vent chaud parisien. Avec mes cheveux qui gonflent comme une toile de parachute. Je me faufile entre les taxis occupés, les camions râlants, les cyclistes kamikazes et les voitures en civil traînant leur fatigue du jeudi soir. Je m’enfonce dans le sol. Je m’insère dans le train. Je cours dans les couloirs. J’attrape un nouveau train. Une femme en jaune poussin s’impose à ma vue. J’ai mal aux yeux. Je n’arrive pas à la regarder. Je jette un œil au paysage habituel. Compte à rebours quotidien. Auber. Châtelet-les-Halles. Gare de Lyon. Nation. Vincennes. Fontenay-sous-Bois. Nogent-sur-Marne. Joinville-le-Pont. A chaque fois, la même réflexion. Me demande si vu d’en haut, on peut voir le fameux pont. Celui de Joinville. Joinville-le-Pont. A chaque fois, le même regard par la fenêtre. A chaque fois, la même réponse. Oui, on voit très bien le pont de Joinville-le-Pont. Ouais. Après, les trois Saint-Maur. Saint-Maur-Créteil. Le « Saint-Maur-des-Pauvres ». Le Parc de Saint-Maur. Le « Saint-Maur-de-ceux-qui-se-promènent-dans-les-parcs ». Et chez moi, Champigny-Saint Maur. Le « Saint-Maur-à-la-frontière ». A la frontière de Champigny. Vous l’aviez compris.

Je plante ma clé dans la porte. Je suis de retour dans la grotte Zerbib Sépharade. Ma part de pitance m’attendant en refroidissant dans le microondes. Ma part de pitance tournoyant en se réchauffant dans le microondes. Ma part de pitance fumant dangereusement dans le microondes. Ma part de pitance crépitant et bullant dans le microondes. Dans le microondes qui sonne l’heure de la soupe. Plus exactement, l’heure du gratin de pâtes à la sauce tomate. J’avale le tout. Sans aucune autre forme de procès. Comme le loup avec l’agneau. Dans la fable de La Fontaine. Oui, aujourd’hui, je vous livre de la référence littéraire de qualité. Je suis d’humeur généreuse. Je déplie mon petit ordinateur portable. J’attends qu’il se décide à se réveiller. Il prend tout son temps. Tout son temps. En voilà un qui aime s’étirer avant de se lever. S’il en avait, il se détendrait les bras. Les jambes. Le dos. Baillerait de tout son saoul. Mais c’est un ordinateur. Donc il préfère me faire attendre. Via un petit rond bleu qui roule. De la gauche vers la droite. Plus ou moins rapidement. Surtout moins rapidement. Mon fond d’écran débarque en fanfare. Un cerf-volant sur un fond de ciel bleu. Je lance la machine à écrire. Je dois commencer ma correspondance du jour. Ma correspondance avec vous.

Et… Voilà. Rien. Je remonte dans le temps. Le cours d’hébreu. Je connais l’alphabet maintenant. J’écris des mots maintenant. Je dis des phrases maintenant. Je m’exprime maintenant. Je sais demander à manger et à boire maintenant. Pour moi, c’est le plus important. Pour toute personne qui souhaite passer la semaine, c’est le plus important. Le cours d’hébreu. Les mots dits. Les mots lus. Les mots écrits. Les mots épelés. Avec des noms de lettres perturbants. Oui, perturbants. Je vous explique pourquoi. Nous étions en train de deviser lorsque la maîtresse d’école décida de nous détailler la composante de certains mots. Oncle. Dod. Daleth. Vav. Daleth. Et là, une blague de l’ancien temps me remonte à l’esprit. Explose dans ma tête. Me remonte dans la gorge. Sort dans un souffle de ma bouche. Dod. Daleth. Vav. Daleth. Son père est Dalet, sa mère est Dallette. Puis un rire de sotte. Mes camarades de classe qui ne comprennent pas mon sourire ravi. Se disent probablement que je suis une innocente. Je m’en fous. Moi je sais que c’est une blague de l’ancien temps. De l’ancien temps de ma prime jeunesse universitaire. De quand j’avais 20 ans avec un zéro. De quand j’avais les cheveux courts. De quand je me promenais avec une flûte à bec dans mon sac à dos pour siffler la fin des cours. De quand j’étais ponctuelle. De quand je rendais des essais de 25 pages sur les relations hommes/femmes dans « Détective » de Jean-Luc Godard. De quand je révisais mes cours pour les partiels de janvier. De quand j’avais peur de rater mes partiels de janvier. De quand je prenais des cours de droit. Car j’en ai eu ma dose. Et plutôt deux fois qu’une. La propriété intellectuelle. Le droit d’auteur. Les machins incessibles et inaliénables. Les décrets qui tombent en désuétude. Les cours d’appel. Les tribunaux de grande instance. De petite instance. La cour du fond (à droite). Le législateur qui a toujours son mot à dire. Tout ça. Tout ça. Et le professeur qui va avec. Un monsieur. Un juriste rock n’roll. Apparemment, il en existe. Ou bien il était déguisé. Ou bien il n’était pas juriste. En tout cas, il faisait correctement illusion. Il était sympathique. Il n’était pas moche. J’aurais peut-être essayé de le coller en gloussant comme une dinde si je l’avais rencontré en soirée. Les deux seules choses qui me posaient problème chez ce type là, c’était (évidemment) son domaine de prédilection mais aussi (et surtout) son nom de famille. Un nom de famille à l’origine d’une blague qui a duré pendant toute ma scolarité. Une blague récurrente, passe-partout et non vulgaire. Ce qui est rare. Le souci étant aussi qu’elle était d’une drôlerie moyenne. Pour ne pas dire nulle. Mais moi, ça me fait rire. Le monsieur en question portait le doux patronyme de Monsieur Valette. Et à chaque fois que le malheureux décidait de le prononcer, il était suivi d’un écho collégial. Similaire au chœur d’une chorale. Son père est Valet, sa mère est Valette. Rires de groupe. Monsieur Valette (son père est Valet, sa mère est Valette !) tentant de récupérer l’attention de la classe en délire. Monsieur Valette (SPEV, SMEV !!) n’a pas tenu au-delà d’un semestre. Je ne pense que cela ait été de notre faute. J’espère. A la place, nous avons eu de nouveaux professeusr à noms à accorder.

Madame Escalette. Son père est Escalet. Sa mère est Escalette.

Monsieur Toupet. Son père est Toupet. Sa mère est Toupette.

Incontestablement, mon préféré. Pas le cours. Le nom. Je trouve follement comique de m’imaginer la tête qu’aurait une « toupette ». Pour moi, il s’agit d’un plumeau permettant de nettoyer le haut des placards. Un plumeau coloré. Multicolore et un peu laid. Une « toupette », quoi !

Mademoiselle Jardinet. Son père est Jardinet. Sa mère est Jardinette.

Madame Coquet. Son père est Coquet. Sa mère est… Alors ? Vous allez vous planter. Vous pensez « Coquette », n’est ce pas ? Hein ? Eh bien non ! Ce n’est pas ça ! Son père est Coquet. Sa mère est Kékette. Oui ! Coquet est un patronyme irrégulier lors de l’accord à la troisième personne féminine du singulier.

Pareil pour Dalet. Son père est Dalet. Sa mère est Dallette. Rajout d’un –l. Pour rappeler une petite dalle. Une dallette.

Nota Bene : il existe une vingtaine de patronymes irréguliers. Vous en trouverez le détail lors de la publication de mes prochains articles.

… Des années ont passé. J’ai arrêté l’école. Je l’ai reprise. Au bout de 4 cours, les blagues classiques me reviennent dans les dents comme un boomerang australien taillé dans le sapin de Noël. Comme quoi. Rien ne disparaît. Rien ne se transforme.

Voilà. Je vais vous laisser car je dois aller me coucher. Car je suis éreintée. A force d’accorder des noms de famille. A force de les rendre ridicule. A force d’inventer des règles de grammaire grotesques. Je vous souhaite un bien chouette week-end plein de joie, de félicité, de soleil et de séances de bronzette (son père est Bronzet, sa mère est bronzette !!), idéales pour vous donner le teint halé des gens désirables.

A bientôt les gens ! A mercredi ! (Son père est… Euh non. Non…)

C.P.A.

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