Informer le patronat

Hello les gens !

En direct de mardi soir. 23h24. Fraîchement rentrée de mon bureau de chargée de production perchée dans les cimes des arbres. Avec plein de dossiers à traiter. De problèmes à résoudre. De questions à poser. De textes à écrire. De réponses à formuler avec étude et courtoisie. Je m’y jetterai à corps perdu, à corps défendu, à corps tout nu (euh non, peut-être pas !) dès demain matin. A la première heure. A l’heure du tocsin. A l’heure où blanchit la campagne.

Maintenant, je suis là pour vous. Pour vous, mes 8 fidèles lecteurs.  Pardon. Peut-être un peu plus. Quoiqu’il en soit, j’émiette mon sandwich « tranche de dinde-moutarde forte-concombre au vinaigre » sur mon ordinateur. Entre deux mots, une bouchée. Entre deux mots, 16 projectiles qui se suicident  sur mon écran. Balayés d’un revers de la main droite. Main droite suintant. Couverte d’une fine pellicule. D’une deuxième peau constituée de gras, de sauce et de vinaigre. Vinaigre sur-odorant qui s’attaque à mes petites éraflures. Picotements légers et multiples. Pas très agréable.

Allez… Un verre d’eau. Et c’est parti.

Aujourd’hui, je passe vous voir en coup de mistral. Pour vous raconter une petite anecdote. Une de ces historiettes que j’apprécie tout particulièrement. Un de ces récits que j’aime partager avec mes camarades de labeur, entre un café, un déjeuner, un chewing-gum, 98 appels téléphoniques, un autre café, 23 rafraîchissements de boîte mail, une plaisanterie grivoise suivi de clins d’œil appuyés, encore un autre café, des tremblements nerveux, des coursiers qui vous jettent une lettre au visage, un paquet de bonbons, un nouveau café, une envie d’hurler sur ce putain de stagiaire débile qui ne comprend non seulement rien à l’audiovisuel mais aussi strictement rien à la vie en général, une pause-clope après 7 ans d’abstinence, un 5ème café et un hurlement sauvage qui sort sans retenue de ma bouche lorsque mon boss me demande pour la 16ème fois de la journée si j’ai bien rappelé le CNC. Bordel !

Hum. Reprenons. Cette petite histoire nous ramène quelques années en arrière. Je commençais tout juste à travailler. J’étais jeune. Mal peignée. Mes petites dents de lait tentant vainement de rayer la moquette ou d’arracher le parquet. Ou l’inverse. Ou les deux en même temps. Peu importe après tout. Puisque je tentais vainement de le faire. Amusante et terrible époque où j’avais salement mal aux gencives. Bref. J’avais un patron que je n’aimais pas trop. Comme d’habitude. Parce qu’il était sot. Laid. Avait mauvaise haleine. Mâchouillait sa propre salive toute la sainte journée, au point de réussir à en fabriquer une sorte de pâte nauséabonde. Remettant régulièrement à sa place sa grande mèche grise et grasse. Se frottant le visage à deux mains avec énergie. Se grattant la tête. Laissant ainsi tomber une foule d’habitants blancs sur toutes les parois. Y compris sur mon ancien bureau en verre. Se curant le nez du bout de ses ongles sales. Fabriquant des microbilles qu’il laissait rouler et s’écraser sur le sol.

Je l’appelais Mortifère. Parce qu’il m’agaçait tant et si bien que j’avais des envies de meurtres à son endroit. Vêtu du même pull violet pendant des semaines entières. Traînant derrière lui une odeur de rue. Une odeur de métro. Une odeur de plein de gens mélangés. Une odeur de foule de retour d’un grand footing collectif. Et le son de sa voix languissante. Insupportable miaulement de gros chat imbécile. Mollesse. Fainéantise. Incompétence. Illogisme. Je travaillais avec le seul travailleur de la production développant des projets anglais mais incapable de communiquer en anglais. Le seul travailleur de la production voulant monter des projets espagnols mais incapable de communiquer en espagnol. Le seul travailleur de la production parlant dans une langue aussi indéterminée qu’incompréhensible. Personnellement, pour attraper le sens de ses aphorismes, je devais froncer les sourcils, voire fermer les yeux pour ne me concentrer que sur sa voix. Pour ne pas me laisser déconcentrer par l’extérieur. Par le téléphone. Par les gens du dehors. Par la chasse d’eau du voisin du dessus. Par les autres collègues gloussant derrière l’épaisseur des écrans de leur ordinateur. Le seul travailleur de la production détestant lire des scénarios. Haïssant regarder des films. Ouais. Raisonnement aussi absurde que d’imaginer un pompier qui ne supporterait pas l’idée de se brûler. Un chirurgien qui rechignerait à la vue du sang. Un professeur qui ne souffrirait pas la vue d’un tableau noir. Grotesque. Et c’est bien là qu’était l’embarras. J’étais l’assistante d’une personne ridicule. Tout le monde le savait. Tout le monde me plaignait. Tout le monde me parlait avec méfiance les premières fois. Pour vérifier si je me rendais compte de ma situation. Si je comprenais l’humour. Si j’étais sensible aux sarcasmes. C’était le cas. Dès lors, tout le monde me souhaitait bon courage. Tentait de me soutirer des informations croustillantes. Pour rigoler entre collègues. Entre vrais professionnels.

Mortifère aimait deux choses.

La première : passer 4 minutes par jour au bureau pour me poser exactement les mêmes questions. Si j’allais bien. Si tout allait bien. Si le bureau allait bien. Si nous avions eu des nouvelles du coproducteur anglais. Si nous avions eu des nouvelles du coproducteur espagnol. Et moi de lui expliquer comme je l’avais fait la veille et le ferait le lendemain (sans nul doute) que nous ne risquions pas d’en avoir car les dits producteurs attendent de nos nouvelles concernant leur proposition de contrat. A ce moment-là, il tombe des nues. N’a jamais entendu parlé de ces contrats. Contrats que je lui ressors en version papier pour la 8ème fois en 8 jours. Il promet de les lire pour demain. Réalise qu’il ne comprend ni l’anglais ni l’espagnol. Me demande de lui faire une synthèse. Synthèse déjà faite et réimprimée. Il plie la synthèse en 7 et la fourre dans la poche arrière de son jean trop court. « On » en reparle demain. Et il s’en va. Ce qui n’est pas plus mal. Ce qui est même mieux. Car s’il reste, j’ai le droit à sa présence dans mon dos. Avec son portable. Un de ces téléphones incroyables qui n’ont jamais existé ailleurs que dans « Retour vers le Futur » ou un de ces films des années 80 et 90 où le futur nous apparaît complètement dépassé aujourd’hui. Avec ce (putain) de portable, il jouait. Il s’amusait à effacer les numéros dont il n’avait plus besoin. Avec des bips. Bip. Bip. Bip. Cela pouvant durer des heures entières. Un soir, n’en pouvant plus, j’ai d’ailleurs pris la décision d’en finir. J’ai profité d’un de ses nombreux passages aux toilettes pour intercepter l’animal sonore et le cacher. Le souci a été que j’ai été légèrement prise de court et que je l’ai jeté dans le petit réfrigérateur. Et qu’il y est décédé dans de terribles souffrances. Mortifère n’en a jamais rien su car j’ai balancé son cadavre dans la Seine le lendemain matin.

La seconde : me demander des « états des lieux », des « récapitulatifs », des « résumés » et « informations pratiques ». Jusque là, rien de bien méchant. Tous ces « petits points » devaient être rédigés sous forme de mails clairs avec des mots soulignés, en gras, en italique et/ou en couleurs. Je suivais ces indications à la lettre. Histoire de rentrer dans le moule. D’attraper une « méthode » de travail rigoureuse. De devenir une vraie employée modèle qui mériterait son adresse mail attitrée, une signature numérique de bon goût (avec logo de l’établissement, s’il vous plaît) et peut-être un jour, une carte de visite cartonnée en impression couleurs haute définition. Sauf qu’évidemment, avec Mortifère, mes messages « ne passaient jamais ». Je mets les mots « ne passaient jamais » entre guillemets, non parce qu’il n’appréciait pas mon travail. Non. Mais tout simplement parce qu’il ne comprenait pas qu’ils venaient de moi. En effet, notre grand sot à pull, cheveux et ongles sales me re-transférait régulièrement mes propres mails. Les annotant d’un « POUR INFO » en majuscule. La première fois que j’ai reçu un de ces messages, j’ai été le voir.

Moi : Euh… Mortifère… C’était quoi ce mail que tu m’as envoyé ?

Morty : Ouiiiiiiiiiiiiiiiii heeeeeeuuuuuu. En faaaaiiiiiiiiit, pour résumeeeeeeeeeeeeer, j’ai reçuuuuuuuuu un maaaiiiiiiil avec les indications que je t’avais demandé hier soir donc je me suis dit que ce serait bien si tu les avais.

Moi : Ah bah c’est très gentil… Mais le mail venait de moi en fait.

Morty : Ah. Alors j’ai bien fait de le renvoyer alors. Ce sont des infos intéressantes.

Moi : oui en effet. Mais je les avais déjà puisque c’est moi qui ai trouvé les informations en question.

Morty : quelle question ?

Moi : Je ne comprends pas.

Morty : Hier soir, je t’ai demandé un point sur le dossier X. J’ai eu des éléments par mail. Je te les envoie, c’est simple.

Moi : Tout à fait. Mais ce n’est pas la peine de me les renvoyer puisque c’est moi qui ai écrit le mail avec les éléments.

Morty : Quel mail ?

Moi : Euh… Le mail que tu m’as transféré « Pour info » (je fais des guillemets dans l’air pour l’aider à comprendre) était un mail que je t’avais envoyé.

Morty : Ok. C’est chouette car tu sais ce qu’il en est maintenant.

Moi : Oui. Et toi aussi.

Morty : Ben penche toi dessus aujourd’hui car moi j’ai eu le temps d’étudier tout ça hier soir quand je l’ai reçu.

Moi : Mais moi aussi.

Morty : Toi aussi tu l’as reçu hier soir ? Tu l’as reçu deux fois ?

Moi (je prépare une corde et cherche un clou au plafond pour abréger mes souffrances) : Mais non ! C’est moi qui ai cherché les infos et écrit le mail que tu as reçu.

Morty : Oh peu importe, tu sais.

Moi (abandonnant… Car c’est vrai qu’au final, on s’en foutait un peu) : c’est vrai.

Morty : Je te laisse 10 minutes pour lire le mail et on s’en parle sérieusement…

… Il n’a jamais compris. Jamais. Pendant les quelques mois de labeur absurde que j’ai effectué dans cette société, j’ai régulièrement cherché des documents pour lui. Lui, mon patron moche et bizarre. Patron moche et bizarre qui n’a jamais réussi à faire le lien entre mon identité virtuelle (celle qui comprenait ma signature numérique de bon goût accompagnée du beau logo de la société) et mon moi réel (celle qui soufflait quand elle le voyait arriver devant la porte vitrée. Celle qui ne comprenait pas pourquoi il frappait à la porte s’il avait la clé de la dite porte dans la main. Celle qui était dégoûtée par la neige pelliculaire tombant lentement sur son bureau…). Ouais. Lors de ma dernière matinée de travail dans cette société, je lui ai écris un mail pour le remercier de notre collaboration (comme il est poli de le faire).

Objet du mail : POUR INFO, je m’en vais. J’ai attendu toute la journée. Pas de réponse. Pas de commentaire. Ni par mail. Ni oralement. Rien. Et à 19h00, je suis partie. Il n’était pas au bureau. Longtemps, je me suis demandé s’il avait enfin réalisé qui j’étais. Grâce à ce mail. Ou pas.

Ou pas, car finalement, je n’ai jamais su si, « pour info », il ne m’avait pas transféré l’annonce de mon propre départ. Allez savoir.

Bon… Ben ça sera tout pour aujourd’hui. Ça restera une anecdote. Déjà pas mal. Je tenterai de passer vous voir vendredi. Mais pas encore sûre. J’ai des rendez-vous importants. Plein de dossiers à traiter. De problèmes à résoudre. De questions à poser. De textes à écrire. De réponses à formuler avec étude et courtoisie. Je vous souhaite une journée qui provoque des levés de pouces et des cris de joie dans les rues. Et, pour info, sachez qu’il ne vous ai toujours pas permis de cesser d’être désirables.

A bientôt les gens ! A vendredi j’espère !

C.P.A.

4 Réponses to “Informer le patronat”

  1. Ben comme d’hab, un billet qui me casse les genoux tellement c’est bien écrit, piquant, désesoérant et drôle.

    • Ah bah, bien le merci! J’espère pouvoir en écrire un vendredi (mais c’est pas sûr) et ainsi réparer ces deux genoux cassés…🙂
      A+ Mademoiselle la Parisienne!
      C.P.A.

  2. Incroyablement drôle, j’adore ces petits anecdotes, il faut faire gaffe quand on te fréquente, tu décortiques tout🙂 il ne nous est pas permis d’arrêter de lire, non plus!

    • Ah oui, ça… Faut faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on mange, à ce qu’on respire, à ce qu’on regarde… Faut faire attention avec moi. Un « accident » est si vite arrivé!🙂
      Merci encore pour ton commentaire et n’hésite évidemment à faire tourner le blog si ça te met en joie de le faire!
      A bientôt Marco!
      C.P.A.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :